10/06/2026
Il y a cinq semaines, j’ai rouvert la porte du cabinet.
J’ai remis les draps dans l’armoire, retrouvé l’odeur familière de la pièce, repris ces petits gestes que mes mains connaissent presque par cœur.
Et pourtant, quelque chose était différent.
Deux mois d’arrêt. Deux mois où mon corps m’a demandé de ralentir autrement que dans les espaces que je m’accorde habituellement. Pas la petite pause que l’on case entre deux choses importantes, celle où l’on répond quand même aux messages, où l’on organise, où l’on prévoit déjà la suite. Un vrai arrêt. Celui où le corps décide avant la tête.
C’est étrange de se retrouver de l’autre côté. D’être celle qui accompagne souvent les autres à écouter leurs limites et de se retrouver face aux siennes. De sentir l’envie de reprendre, aller plus vite que l’énergie disponible. De devoir accepter que réparer, cicatriser, retrouver son rythme, ça ne se commande pas.
Depuis cinq semaines, j’ai retrouvé les personnes qui passent la porte de cet espace. Les discussions profondes avant de s’installer sur le futon. Les premiers mots parfois un peu hésitants. Les silences qui arrivent quand il n’y a plus besoin d’expliquer. Ces moments où quelqu’un relève la tête, un peu surpris, et dit : “Je ne pensais pas que je portais autant.”
Je pense aux femmes que j’accompagne. Celles qui ont parfois passé des années à prendre soin de tout le monde avant elles. Celles qui connaissent très bien leur corps vu de l’extérieur - ses formes, ses changements, ce qu’elles aimeraient corriger - mais qui réalisent qu’elles l’habitent finalement assez peu de l’intérieur.
Certaines arrivent après une séparation, une naissance, un changement de vie, ou simplement avec cette petite phrase : “Je ne comprends pas, j’ai tout pour être heureuse.” Et pourtant quelque chose appelle. Un besoin de retrouver un rapport plus tendre à leur corps. À leur désir. À ce qui est vivant en elles, au-delà des rôles qu’elles portent chaque jour.
Je pense aussi aux hommes que j’accompagne. Ceux qui poussent la porte avec parfois un peu d’hésitation, parce qu’ils ne savent pas exactement ce qu’ils viennent chercher. Ceux qui ont appris à gérer, à trouver des solutions, à être solides. Ceux pour qui il est parfois plus facile de parler de ce qu’ils font que de ce qu’ils ressentent.
Certains viennent avec des questions autour de l’intimité, du désir, de cette pression silencieuse d’être à la hauteur. D’autres découvrent simplement combien il peut être rare de déposer l’armure quelques instants et d’être accueillis sans devoir prouver quoi que ce soit.
Et puis il y a ces instants très simples qui me rappellent pourquoi je fais ce métier. Une respiration qui change. Une épaule qui lâche quelques millimètres. Une main posée sur le ventre comme si elle reprenait contact avec un endroit oublié. Un silence qui n’a plus besoin d’être rempli.
Je reviens différente. Pas transformée. Pas avec une grande révélation née de mon canapé de convalescence 😉 Juste avec ce rappel très concret que nous avons tous un corps. Même quand nous comprenons beaucoup de choses. Même quand nous savons expliquer ce qui nous arrive. Même quand nous accompagnons les autres.
Un corps qui parfois attend longtemps qu’on l’écoute. Et qui parfois coupe le courant quand nous sommes allés trop loin.
Aujourd’hui, je retrouve mon rythme, mes accompagnements individuels à Court-Saint-Étienne, et la joie profonde de faire ce métier.
Alisson