30/08/2026
QUAND LES AVOCATS DÉNONCENT L’IMPUNITÉ SANS INTERROGER LEUR PROPRE RÔLE
Je viens de lire la déclaration de l’African Bar Association – Cameroon condamnant les féminicides et les violences faites aux femmes. Le message est nécessaire. Mais, venant d’une organisation d’avocats, il provoque aussi chez moi un profond malaise.
D’abord, cette déclaration avance des chiffres extrêmement graves — 61 femmes et filles tuées depuis janvier 2026, dont huit en huit jours — sans en indiquer la source ni la méthode de collecte. Pour des juristes qui réclament justement des enquêtes rigoureuses et des données fiables, cette omission est déjà surprenante.
Mais le véritable problème est ailleurs : il est facile de condamner l’impunité dans un communiqué. Il est beaucoup plus difficile d’interroger honnêtement le rôle que certains avocats jouent parfois dans la fabrication de cette impunité.
Soyons très clairs : défendre un accusé, même poursuivi pour un crime abominable, n’est pas une complicité. Tout justiciable a droit à une défense. Un avocat peut contester les charges, demander une requalification, une remise en liberté ou même l’acquittement de son client. C’est l’État de droit.
Mais la défense cesse d’être honorable lorsqu’elle se transforme en organisation méthodique de l’obstruction : renvois à répétition, refus calculé de comparaître, instrumentalisation des voies de recours, disparition de pièces, marchandage autour des décisions ou intimidation des victimes. Entre défendre un client et contribuer à étouffer la vérité, il existe une frontière : celle de la loyauté, de la probité et de l’honneur.
Dans l’affaire Diane Yangwo, Éric Bekobe avait plaidé coupable. Il avait pourtant obtenu, en première instance, cinq ans d’emprisonnement avec sursis et une amende de 52 000 FCFA. Il aura fallu l’appel pour que cette peine soit portée, le 15 octobre 2025, à vingt ans de prison ferme. Je n’accuse pas ses avocats d’une faute sans disposer de leur plaidoirie. Mais cette affaire oblige toute la profession à se demander comment une personne ayant reconnu les faits a pu bénéficier d’une décision initiale aussi extraordinairement clémente.
Dans l’affaire Martinez Zogo, certaines demandes des avocats, notamment l’accès intégral au dossier, sont parfaitement légitimes.
Mais les soupçons de manipulation de l’instruction, les pièces annoncées comme non divulguées ou soustraites et les interminables batailles procédurales entretiennent dans l’opinion l’impression que certains utilisent leur maîtrise de la procédure moins pour éclairer la justice que pour l’envelopper de brouillard. La défense ne doit jamais devenir une technique d’ensevelissement de la vérité.
Je peux aussi parler de ce que j’ai personnellement vécu après mon accident du 12 juillet 2021.
Du 4 octobre 2022 au 7 janvier 2025, mon affaire contre NSIA Assurances Cameroun a connu près de 18 audiences. Pendant cette longue période, les avocats intervenant pour l’assureur ont refusé de répondre formellement présents devant le tribunal, provoquant des renvois successifs. Pourtant, mes témoins les ont régulièrement identifiés dans l’enceinte du tribunal et certains ont même échangé avec eux. Ces témoins sont en vie et peuvent être entendus.
Le 7 janvier 2025, les avocats de NSIA Assurances Cameroun étaient bel et bien assis dans la salle d’audience. Pourtant, lorsque l’affaire a été appelée, ils n’ont pas répondu présents et n’ont pas déclaré représenter la compagnie. Ils sont restés dans la salle et ont attendu que le tribunal rende son jugement. Ce n’est qu’après le prononcé de la décision qu’ils se sont levés pour tenter de faire opposition.
La présidente du tribunal leur a alors opposé une fin de non-recevoir, leur faisant observer qu’ils avaient méprisé la juridiction en refusant jusque-là de répondre présents. Dès le lendemain, 8 janvier 2025, alors que mon conseil accomplissait encore les formalités nécessaires pour obtenir l’extrait du plumitif afin de notifier officiellement la décision à NSIA Assurances Cameroun, ils avaient déjà interjeté appel.
Faire appel est un droit. Mais être physiquement présent dans une salle d’audience, refuser délibérément de répondre présent, attendre silencieusement le prononcé du jugement, puis se lever uniquement lorsque la décision devient défavorable, après près de 18 audiences marquées par la même attitude, relève à mes yeux d’un cynisme procédural profondément indigne.
La procédure judiciaire ne doit pas devenir une a**e permettant à la partie financièrement la plus puissante d’épuiser la victime jusqu’à son découragement.
Plus grave encore, certains avocats sont venus proférer des menaces et tenir des propos intimidants sous les publications consacrées à mon affaire sur ma page Facebook **Nous les Sinistrés**. Les traces de ces interventions existent. Comment une profession peut-elle appeler publiquement les victimes à sortir du silence, puis tolérer que certains de ses membres tentent d’effrayer celles qui osent effectivement parler ?
Il ne s’agit malheureusement pas d’une inquiétude imaginaire. En décembre 2025, le bâtonnier du Cameroun reconnaissait lui-même, lors de la signature d’une convention avec la CONAC, que le milieu des avocats était également touché par la corruption et que certains hommes et femmes en robe noire pouvaient être « corrupteurs ou corrompus ».
En 2020, deux avocats du Barreau du Cameroun ont aussi été condamnés pour escroquerie dans une affaire où trois millions de FCFA leur auraient été remis afin de négocier avec une juge la libération de leur client. Précision importante : ils ont été déclarés non coupables des chefs de corruption et d’outrage à magistrat. Mais cette affaire montre à quel point l’idée d’une justice négociée dans les couloirs a pu pénétrer l’imaginaire — et parfois les pratiques rapportées — autour des tribunaux camerounais.
Le règlement intérieur du Barreau impose pourtant à l’avocat la dignité, la conscience, l’indépendance, la probité, l’humanité, l’honneur et la loyauté. Il précise que la violation d’un seul de ces principes peut constituer une faute disciplinaire.
Alors, que fait concrètement le Barreau lorsque des justiciables dénoncent des intimidations, des absences organisées, des procédures manifestement dilatoires ou des soupçons de marchandage judiciaire ? Combien de plaintes disciplinaires ont été instruites ? Combien de sanctions ont été prononcées et rendues publiques ? Combien de victimes ont seulement reçu une réponse ?
L’AfBA-Cameroon a raison de réclamer que les policiers, les genda**es, les magistrats et les agents publics répondent de leur négligence. Mais elle devrait avoir le courage d’ajouter les avocats à cette exigence de responsabilité.
Car une robe noire n’est pas un blanc-seing moral.
On ne peut pas dénoncer l’impunité dans les communiqués et contribuer, dans les prétoires ou sur les réseaux sociaux, à fabriquer le silence, l’épuisement et la peur. Avant de donner des leçons à toute la société, la profession doit aussi regarder lucidement ce qui se passe dans ses propres rangs.
Autrement, ces grandes déclarations resteront ce que notre pays produit déjà en abondance : de beaux principes, de fortes indignations et très peu de comptes réellement demandés.
La justice ne se défend pas seulement par les discours. Elle se défend par l’exemplarité de ceux qui prétendent la servir.
Voir moins