04/06/2026
Plénitude
Reviens sur le goban, lève enfin tes yeux, dérange
Ce paravent glacé qui dissimule ton visage d'ange
Ouvre tes mains, et prends ce cœur-esprit : il est à toi.
Ce cœur-esprit où vit mon âme, espoir, rêve, effroi
Il contient le spectre de ma vie
Mon angoisse, mon aube, hélas ! De tristesse suivie
L'ombre et son typhon, la fleur et son pistil
Ce cœur azuré, amer, orageux, d'où vient-il ?
D'où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis mille ans, j'habite un tourbillon d'écume
Ce cœur-esprit en a jailli
Car je suis fétu de paille porté par l’infini
-o-
Naguère, quand nostalgie en larmes revenait
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît
Je m'évadais ; Tout s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne
Je voyageais, sans voir, sans penser, sans parler
Sachant bien que j'irais où je devais aller
-o-
Je marchais au milieu des stupas de pierres hérissées
Disant je ne sais quelles douces et funestes paroles
Et je m'asseyais au milieu des idoles
Sur la dalle qu'on voit claire dans la verdure
Pourquoi donc partir d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?
-o-
Les bonzes passaient en traînant leur silence
Et pensaient : Qu'est-ce donc que cet homme qui songe ?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge
Et l’étoile divine, qui pour moi jadis étincela
Tout avait disparu que j'étais encore là
Je me la rappelais quand elle était petite
-o-
Quand elle jouait de ce violon au son séraphin
Ou quand elle buvait mes mots au creux des mains
Gaie, et riant d'avoir de l'encre à sa langue rose
Elle respirait l’ivresse des années non encore écloses
Et je vous jure que par moment, je voyais à travers
La perle d’orient aux reflets verts
Comme une lueur d’âme
Voilà pourquoi je la réclame
Et m’enflamme !
-o-
Elle sait, n'est-ce pas ? Que ce n'est point ma faute
Si, depuis ces mille ans, pauvre cœur-esprit sans flambeau
Je ne suis pas allé crier tout en haut
De peur que le vide ne me menotte
En fait ! J’ai tout fouillé. J'ai voulu voir le fond
Pourquoi la joie en nous avec la tristesse se fond
J'ai voulu le savoir. J'ai dit : Que faut-il croire ?
J'ai creusé la lumière, et l'aurore, et l’espoir
L'enfant joyeux, la femme et sa profonde frayeur
Et l'amour, et la vie, et l'âme - chercheur
Qu'ai-je appris ? J'ai, ébahi, tout saisi sans rien prendre
J'ai vu beaucoup de nuit et fait tout plein de cendres
Qui suis-je ? Que veut dire cela ? Toujours ?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours
Dans le temple que j'ai bâti en ma poitrine
Qui donc a la connaissance ? Où donc est la doctrine ?
Oh ! Que ne suis-je encore le rêveur d'autrefois
Qui se perdait dans les livres comme dans les bois
Qui marchait insouciant, le soir, quand le ciel flamboie
Tenant la main blanche d’une orientale
Qui emplissait l’azur d’un parfum de santal.
-o-
Ô dieux, tout cela, c’était donc du bonheur !
Diantre, qu'ai-je fais durant tout ce temps-là ?
Qu'a-t-elle fait ? - Vois-tu la vie en nos demeures ?
A quelle horloge arrêtée as-tu compté les heures ?
As-tu sans bruit parfois poussé l'autre endormi ?
Et t'es-tu, m'attendant, réveillée à demi ?
T'es-tu, pâle, accoudée à l'obscure fenêtre
Du firmament, cherchant dans l'ombre à reconnaître
Quelqu'un marcher vers toi dans l’éternelle pénombre ?
Et t'es-tu recouchée ainsi qu'un mât qui sombre
En disant : Qu'est-ce donc ? Mon âme ne vient pas !
As-tu souvent parlé de moi tout bas ?
Oh ! Que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre
J'ai pris ce que j'avais dans le cœur de plus tendre
Pour le transcrire à quelqu'un qui passerait par là !
C'est bien le moins qu'elle ait mon âme, n'est-ce pas ?
Qu'elle puisse dire : Il est là ; j'entends du bruit !
Le pas de mon âme en sa nuit
Mon cœur-esprit toujours saigne et du même côté
C'est en vain que le ciel, la nuit et l’éternité
Veulent apaiser une soif irrésolue
Tant l'éblouissement des lumières nues
Pareil à la lune amie
Qui me trouve les soirs sereins, endormi
Enlacé sur moi-même dans cette solitude
Me laisse muet, enfin ; Plénitude !
A. C.