07/10/2026
Début d’une longue réflexion ! Accrochez-vous ce sera en plusieurs actes ! Bonne lecture.
— Bonjour Clément ! Vous allez bien ?
— Oh, c’est gentil de demander, et je crois que je suis logé à la même enseigne que 100 % des gens qui sont à votre place et qui me disent depuis juillet exactement tous la même chose : je suis fatigué !
— Ah, moi aussi je suis fatiguée. Je ne dors toujours pas. Je suis stressée, je n’arrive plus à me concentrer, et je crois que je commence à faire une dépression.
— Ah oui ! Quand même !
— Il faudrait que j’arrête le café. Je sais que ce n’est pas bon pour mon sommeil. Ensuite, je devrais arrêter les écrans le soir, me coucher plus tôt, reprendre le sport, manger correctement et arrêter de me prendre la tête avec les enfants.
— Très fine analyse !
— Et peut-être changer de travail… Et probablement de mari aussi !
— Ah ! Carrément !
— Bref, je suis perdue.
— Pourtant vous semblez avoir déjà pas mal de pistes de réflexion. Il n’y a plus qu’à mettre en pratique. Que voulez-vous que je vous dise de plus ?
— Ben… Que ça va aller !
— Ah ! Je crois que ça ne dépend pas uniquement de moi.
— Ce n’est pas votre métier d’aider les gens à aller mieux ?
— Si. Mais vous voulez que je vous dise que « ça va aller mieux. Moi, je vous demande : qu’êtes-vous prête à changer pour ça ?
— Tout !
— Pourtant, vous avez déjà identifié plusieurs habitudes toxiques, sans pour autant les avoir changées ?
— Je sais bien ! Mais c’est difficile de changer. Et puis je n’ai pas le temps.
— Pas le temps de quoi ? D’arrêter le café ?
— Mais non ! De faire du sport, de cuisiner, de prendre soin de moi…
— Et combien de temps passez-vous sur votre téléphone ?
— Ah non ! Vous n’allez pas recommencer avec mon téléphone !
— C’est une simple question. Allez donc voir votre rapport d’activité sur votre téléphone par curiosité !
Elle le sort, pianote quelques secondes et écarquille les yeux.
— Oh là là… C’est affligeant ! Je n’étais jamais allée voir ! Il dit entre trois et quatre heures par jour !
— Ah ! Et vous n’avez pas le temps de marcher trente minutes ?
— Vous êtes insupportable !
— C’est ce que dit aussi ma femme !
— Vous savez, je suis parfaitement consciente de tout cela. C’est même ce qui m’énerve. Je ne comprends pas pourquoi je continue à faire des choses qui me font du mal alors que je sais très bien ce que je devrais faire !
— Bienvenue dans notre merveilleuse société !
— Quel rapport ?
— Je veux vous rassurer : vous n’êtes pas seule. Nous savons énormément de choses. Peut-être plus que n’importe quelle génération avant nous. Nous savons ce qu’il faudrait manger, combien il faudrait bouger, que les écrans ne nous aident pas à dormir, que fumer est mauvais, que le stress nous épuise…
— Et pourtant on continue !
— Voilà.
— Donc nous sommes tous complètement stupide ?
— J’essayais de vous amener vers une conclusion un peu plus philosophique, mais la vôtre est efficace !
— Alors pourquoi on fait ça sinon ?
— Je crois qu’il y a plusieurs raisons. Nous agissons beaucoup par habitude, évidemment. Mais nous reproduisons aussi ce que nous voyons autour de nous. Et, je pense qu’il y a autre chose dont on parle beaucoup moins.
— Quoi ?
— Pour accepter un effort aujourd’hui, il faut croire suffisamment en demain.
— Je ne comprends pas.
— Pourquoi feriez-vous du sport trois fois par semaine ?
— Pour être en meilleure santé.
— N’êtes vous pas déjà en santé ?
— Si ! Mais… Ben… Plus t**d, pour garder la forme !
— Pourquoi arrêter le café en fin de journée ?
— Pour mieux dormir.
— Donc vous accepteriez de renoncer à un petit plaisir immédiat pour obtenir un bénéfice plus t**d ?
— Oui.
— Pourquoi économiser de l’argent ? Faire des études ? Changer de métier ? Faire attention à sa santé ? Éduquer un enfant ? Construire un couple ?
— Pour construire notre avenir…
— Exact ! L’effort suppose presque toujours d’accepter un inconfort présent pour un bénéfice futur.
— Et vous pensez qu’on a plus de futur ?
— Je pense surtout que beaucoup de gens ont de plus en plus de difficulté à se projeter. Ils voient des crises successives, entendent parler de guerre, de dérèglement climatique, d’inflation, de retraites incertaines, de métiers qui disparaissent, d’intelligence artificielle qui va tout bouleverser… On leur demande de faire des efforts aujourd’hui pour un avenir qu’ils imaginent parfois moins bon que leur présent.
— C’est vrai que mes enfants disent souvent : « de toute façon, nous, on n’aura pas de retraite ».
— Voilà. Qu’ils aient raison ou tort n’est même pas le sujet. Ce qui compte, c’est ce qu’ils imaginent.
Car pourquoi renoncer à quelque chose maintenant pour préparer un avenir auquel on ne croit plus vraiment ?
Elle hausse les épaules.
— Autant profiter !
— Exactement. Et je crois qu’il y a là quelque chose de fondamental. Une société qui ne donne plus envie de demain ne peut pas s’étonner que ses membres choisissent aujourd’hui.
— C’est un peu déprimant votre truc !
— Ce n’est pas fini ! En plus d’avoir du mal à nous projeter, nous avons construit une société dans laquelle presque tous nos désirs peuvent être satisfaits immédiatement.
— C’est-à-dire ?
— Vous voulez acheter quelque chose ?
— Amazon !
— Vous vous ennuyez ?
— Instagram !
— Voir un film ?
— Netflix.
— Rencontrer quelqu’un ?
— Tinder !
— Une question ?
— ChatGPT !
— Ce qu’il y a de commun entre ces services : l’immédiateté. Nous avons progressivement supprimé l’attente dans presque tous les domaines de notre vie. Un clic, et nous obtenons, un achat, un repas, une réponse, une musique, une vidéo.
— Ce n’est pas forcément mal !
— Certes ! Je préfère avoir l’eau chaude au robinet plutôt que d’aller la chercher au puits. Le progrès n’est pas le problème. Le problème apparaît dans la normalité de l’immédiateté, à un point que toute chose qui demande du temps nous semble anormalement difficile. Vous commencez alors peut être à comprendre pourquoi vous n’arrivez pas à mettre en place vos changements.
— Le sport…
— Demande du temps et un effort.
— Maigrir…
— Demande de la patience.
— Réparer mon couple ?
— De la persévérance.
— Construire un corps, une relation, une compétence, une entreprise, une éducation, une santé… Toutes les choses importantes, qui tiennent dans la durée, nécessite un effort et du temps.
Vous comprenez maintenant pourquoi je galère avec la prévention !
— Pourquoi ?
— Parce que lorsque vous faites de la prévention, vous ne gagnez absolument rien de visible dans l’immédiateté ! Parfois, c’est même juste maintenir un état.
— Ah oui…
— Vous mangez correctement, vous bougez, vous dormez suffisamment, vous prenez soin de votre équilibre… et que se passe-t-il demain matin ?
— Rien.
— Exactement ! Pas de feu d’artifice. Pas de médaille. Pas de notification : « Félicitations, grâce à votre promenade d’aujourd’hui, vous venez peut-être d’éviter un problème dans quinze ans ! »
— C’est vrai que ce n’est pas très motivant !
— Voilà. La récompense de la prévention est différée, incertaine et souvent invisible. Elle entre en concurrence avec un plaisir disponible dans les trente prochaines secondes.
— Donc le problème, ce n’est pas qu’on ne sait pas quoi faire pour aller mieux ! C’est que cette action n’amènerait pas un plaisir immédiat !