27/08/2026
Et voici notre dernière partie sur l’épisode :
SHIATSU ET SCIENCE
(Retrouvez les articles scientifiques que nous avons consulté pour notre recherche en bas du post!)
Partie 3 — Que se passe-t-il lorsque l’on appuie sur un tsubo ?
Dans les deux premières parties, nous avons vu deux choses importantes.
Premièrement, les tissus vivants sont mécanosensibles : ils détectent les contraintes mécaniques et peuvent y répondre biologiquement par mécanotransduction.
Deuxièmement, une pression manuelle déforme plusieurs tissus simultanément et constitue donc un véritable stimulus mécanique et sensoriel.
Mais cela pose une question essentielle pour le shiatsu :
si appuyer sur les tissus produit déjà des effets physiologiques, pourquoi appuyer précisément sur un tsubo ?
Un tsubo possède-t-il réellement quelque chose de particulier ?
Qu’est-ce qu’un tsubo ?
Dans la tradition japonaise, le terme tsubo (壺) évoque littéralement un récipient, une cavité, un creux.
Dans la pratique, le tsubo n’est d’ailleurs pas toujours vécu comme un point géométrique posé sur la peau. Il est recherché par la palpation : creux, changement de consistance, sensibilité, zone répondant différemment à la pression…
La médecine traditionnelle décrit ces points dans le cadre du réseau des méridiens.
Mais si nous changeons de référentiel et regardons maintenant sous le doigt avec les outils de l’anatomie et de la physiologie contemporaines, nous ne trouvons pas un « organe tsubo ».
Nous trouvons :
peau → tissu conjonctif → fascia → muscle → vaisseaux → structures nerveuses, selon la région et la profondeur.
La question scientifique n’est donc peut-être pas :
« De quoi est constitué un tsubo ? »
mais plutôt :
« Certaines localisations traditionnellement décrites comme des points correspondent-elles plus fréquemment à des configurations anatomiques particulières ? »
Et là, les choses deviennent intéressantes.
Tsubo et tissu conjonctif : l’hypothèse de Langevin
En 2002, Hélène Langevin et Jason Yandow ont cherché à savoir si les points et méridiens d’acupuncture pouvaient présenter une relation particulière avec l’organisation du tissu conjonctif.
En étudiant des coupes anatomiques du bras humain, ils ont rapporté qu’environ 80 % des points étudiés correspondaient à des plans de tissu conjonctif intermusculaires ou intramusculaires.
Leur hypothèse était alors que certains points d’acupuncture pourraient correspondre à des zones de convergence ou d’accès privilégié à ces plans conjonctifs. (Wiley Online Library)
C’est fascinant.
Mais attention à ce que cette étude ne dit pas.
Elle ne démontre pas que 80 % des tsubo sont des fascias, ni que les méridiens sont anatomiquement les chaînes fasciales.
L’étude concernait une région anatomique limitée et proposait explicitement une hypothèse anatomique et mécanistique qui demandait à être étendue et confirmée. (doi.org)
La formulation raisonnable est donc :
Certains points traditionnellement décrits pourraient coïncider avec des interfaces ou des plans conjonctifs anatomiquement intéressants.
Pas davantage.
Et les nerfs ?
Le tissu conjonctif n’est probablement qu’une partie de l’histoire.
La littérature anatomique consacrée aux points d’acupuncture a proposé des associations avec différentes structures :
* branches nerveuses périphériques ;
* terminaisons nerveuses ;
* mécanorécepteurs ;
* points moteurs ;
* jonctions neuromusculaires ;
* faisceaux neurovasculaires ;
* interfaces entre muscles, fascias, tendons et os.
Il n’existe donc pas nécessairement une structure anatomique unique caractérisant tous les tsubo. (PubMed Central (PMC))
Et c’est finalement assez logique.
Appuyer sur GI4 entre les métacarpiens, sur E36 à proximité du tibia ou sur un point paravertébral ne signifie pas comprimer exactement les mêmes structures.
La localisation et surtout la profondeur de la pression déterminent ce qui est mécaniquement stimulé.
Sous le doigt : plusieurs phénomènes se produisent simultanément
Imaginons maintenant le pouce du praticien posé sur un tsubo.
1. Les tissus se déforment
La pression comprime la peau et le tissu sous-cutané et entraîne des déformations, tensions et cisaillements dans les structures plus profondes.
Nous retrouvons alors les mécanismes décrits dans les parties précédentes :
PRESSION → DÉFORMATION → MÉCANOTRANSDUCTION
Les cellules du tissu conjonctif peuvent détecter cette modification mécanique de leur environnement.
2. Le système nerveux reçoit une information
La pression stimule également les structures sensorielles présentes dans la peau et les tissus profonds.
Les mécanorécepteurs et autres terminaisons sensitives transforment eux aussi une déformation mécanique en signal électrique.
Ce signal remonte ensuite par les nerfs périphériques vers la moelle épinière et le cerveau.
La sensation produite par le shiatsu n’est donc pas simplement « locale ».
Le praticien appuie localement, mais le système nerveux traite l’information à plusieurs niveaux.
3. La perception dépend du contexte
Une même pression ne produit pas nécessairement la même expérience selon la personne ou le moment.
L’état du tissu, la sensibilité de la région, l’attention portée au stimulus, les attentes, le contexte thérapeutique et l’état général du système nerveux participent à la perception.
Cela explique en partie quelque chose que connaissent très bien les praticiens :
deux zones anatomiquement proches peuvent être ressenties très différemment sous une pression comparable.
Cela ne prouve pas pour autant qu’un méridien vient d’être identifié sous le pouce.
Cela montre simplement que la réponse à une stimulation mécanique dépend du tissu stimulé et du système qui reçoit l’information.
4. La circulation locale peut également être modifiée
Une pression comprime temporairement les petits vaisseaux présents dans les tissus.
Lorsque la pression est relâchée, la perfusion locale peut se modifier. Les cellules vasculaires sont elles-mêmes mécanosensibles et répondent notamment aux variations de pression et de cisaillement.
Nous avons donc déjà plusieurs phénomènes superposés :
MÉCANIQUE + CELLULAIRE + SENSORIEL + NERVEUX + VASCULAIRE
Le tsubo ne doit donc probablement pas être envisagé comme un « bouton » déclenchant une fonction unique, mais comme une zone dans laquelle une stimulation donnée rencontre une configuration anatomique et sensorielle particulière.
Un tsubo est-il réellement différent du point voisin ?
C’est la question décisive.
Et actuellement, la réponse scientifique la plus rigoureuse est :
nous ne le savons pas de manière suffisamment générale pour l’affirmer.
La spécificité des points d’acupuncture reste débattue.
Certaines études neurophysiologiques ou d’imagerie rapportent des réponses différentes selon les points stimulés. Mais les résultats sont hétérogènes et fortement dépendants des protocoles. Une r***e consacrée à cette question souligne précisément cette coexistence de résultats favorables et défavorables à une véritable spécificité des points. (Springer)
Une r***e de neuro-imagerie publiée en 2020 rapporte de nombreux résultats favorables à une certaine spécificité, mais avec des limites importantes : études principalement réalisées chez des sujets sains, petits effectifs, effets immédiats et forte hétérogénéité méthodologique. (PubMed)
Et surtout :
la majorité de ces recherches portent sur l’acupuncture, pas sur la pression utilisée en shiatsu.
Nous devons donc résister une nouvelle fois à la tentation de transformer une hypothèse intéressante en fait établi.
Alors, le tsubo existe-t-il ?
Tout dépend de ce que l’on entend par « exister ».
🔴 Si l’on cherche une structure anatomique spécifique et universelle appelée tsubo, identifiable comme un organe ou une structure histologique particulière :
elle n’a pas été démontrée.
🟠 Si l’on demande si certains points traditionnels peuvent correspondre à des zones anatomiquement particulières, par exemple des interfaces fasciales, passages neurovasculaires ou régions possédant une configuration sensorielle spécifique :
c’est plausible et certaines données vont dans cette direction, mais elles ne permettent pas d’en faire une règle générale. (Wiley Online Library)
🟢 Enfin, si l’on demande si appuyer à différents endroits du corps peut produire des réponses différentes :
évidemment.
Le corps n’est pas anatomiquement homogène.
Appuyer sur une zone richement innervée, sur un ventre musculaire, près d’un nerf, contre un plan osseux ou sur une interface conjonctive ne produit ni la même déformation mécanique ni la même information sensorielle.
Une autre manière de penser le tsubo
C’est peut-être ici que tradition et science peuvent dialoguer sans chercher artificiellement à se confondre.
Plutôt que d’imaginer le tsubo comme un mystérieux interrupteur énergétique auquel il faudrait absolument trouver une structure anatomique correspondante, nous pouvons provisoirement le considérer comme une zone fonctionnelle de stimulation.
Une région où plusieurs dimensions peuvent se rencontrer :
**architecture anatomique
* propriétés mécaniques du tissu
* innervation
* vascularisation
* sensibilité individuelle
* réponse à la pression.**
Cette définition n’est pas celle de la médecine traditionnelle chinoise.
Elle ne prétend donc pas la remplacer.
Elle constitue simplement une hypothèse contemporaine permettant d’étudier scientifiquement ce que le praticien ressent sous ses doigts et ce que le receveur ressent dans son corps.
Ce que nous pouvons retenir
🟢 ÉTABLI
Une pression déforme les tissus et stimule des structures mécanosensibles.
Cette stimulation produit des réponses cellulaires, sensorielles, nerveuses et vasculaires.
La localisation et la profondeur de la pression déterminent en partie les structures stimulées.
🟠 PLAUSIBLE / EN COURS D’ÉTUDE
Certains points traditionnels pourraient correspondre préférentiellement à des interfaces conjonctives, neurovasculaires ou neuromusculaires particulières.
Une certaine spécificité physiologique de certains points est possible, mais reste difficile à caractériser.
🔴 NON DÉMONTRÉ
Les tsubo ne correspondent pas à une structure anatomique spécifique identifiée.
Les méridiens n’ont pas été démontrés comme des structures anatomiques correspondant aux chaînes fasciales.
Les données issues de l’acupuncture ne peuvent pas être directement transposées au shiatsu.
Et surtout, aucun de ces mécanismes ne permet actuellement d’affirmer que stimuler un tsubo produit systématiquement l’effet thérapeutique spécifique que lui attribue la théorie traditionnelle.
Finalement, que se passe-t-il sous notre pouce ?
Probablement beaucoup de choses à la fois.
Le tissu se déforme.
Les cellules perçoivent cette déformation.
Les récepteurs sensoriels sont stimulés.
Le système nerveux reçoit et interprète cette information.
La circulation locale peut être modifiée.
Et peut-être certaines régions anatomiques se prêtent-elles particulièrement bien à cette interaction.
La science ne nous permet pas encore d’affirmer que le tsubo est une structure biologique spécifique.
Mais elle nous permet déjà de comprendre quelque chose d’essentiel :
appuyer sur le corps, ce n’est jamais simplement appuyer sur le corps.
Sous le doigt se trouve un tissu vivant, innervé, vascularisé, mécanosensible et continuellement capable de répondre à ce qu’on lui fait.
Et c’est probablement un point de départ beaucoup plus intéressant pour comprendre le shiatsu que de chercher à tout prix à transformer une tradition en anatomie.
Pour aller plus loin :
Cette série s’appuie principalement sur la littérature scientifique consacrée à la mécanotransduction, aux travaux d’Hélène Langevin sur le tissu conjonctif et les fibroblastes, ainsi qu’aux recherches sur les mécanismes physiologiques des stimulations manuelles et des points d’acupuncture. Ces travaux ne constituent pas une démonstration scientifique du modèle traditionnel du shiatsu ; ils permettent d’en explorer certains mécanismes biologiquement plausibles.
Références scientifiques:
1. Mécanotransduction générale
* Jaalouk DE, Lammerding J. (2009). Mechanotransduction gone awry. Nature Reviews Molecular Cell Biology, 10, 63–73.
Article Nature
* Humphrey JD, Dufresne ER, Schwartz MA. (2014). Mechanotransduction and extracellular matrix homeostasis. Nature Reviews Molecular Cell Biology, 15, 802–812.
Article Nature
* Kechagia JZ, Ivaska J, Roca-Cusachs P. (2019). Integrins as biomechanical sensors of the microenvironment. Nature Reviews Molecular Cell Biology, 20, 457–473.
Article Nature
* Xiao B. (2024). Mechanisms of mechanotransduction and physiological roles of PIEZO channels. Nature Reviews Molecular Cell Biology.
Article Nature
2. Hélène Langevin : tissu conjonctif, fibroblastes et mécanotransduction
* Langevin HM, Churchill DL, Cipolla MJ. (2001). Mechanical signaling through connective tissue: a mechanism for the therapeutic effect of acupuncture. FASEB Journal, 15, 2275–2282.
PubMed
* Langevin HM et al. (2005). Dynamic fibroblast cytoskeletal response to subcutaneous tissue stretch ex vivo and in vivo. American Journal of Physiology – Cell Physiology, 288, C747–C756.
PubMed
* Langevin HM et al. (2006). Fibroblast spreading induced by connective tissue stretch involves intracellular redistribution of alpha- and beta-actin. Histochemistry and Cell Biology, 125, 487–495.
PubMed
* Langevin HM et al. (2011). Fibroblast cytoskeletal remodeling contributes to connective tissue tension. Journal of Cellular Physiology, 226, 1166–1175.
PubMed
3. Intervention manuelle et signalisation cellulaire
* Crane JD et al. (2012). Massage therapy attenuates inflammatory signaling after exercise-induced muscle damage. Science Translational Medicine, 4, 119ra13.
PubMed
C’est une étude particulièrement utile pour notre raisonnement : intervention manuelle chez l’humain, biopsies musculaires et modifications de voies de signalisation dont FAK/ERK1/2. Elle soutient la plausibilité biologique d’une action manuelle, pas spécifiquement celle du shiatsu.
4. Tsubo, points d’acupuncture et anatomie
* Langevin HM, Yandow JA. (2002). Relationship of acupuncture points and meridians to connective tissue planes. The Anatomical Record, 269, 257–265.
Article Wiley
C’est notamment cette étude qui rapporte la correspondance d’environ 80 % des points étudiés avec des plans de tissu conjonctif inter- ou intramusculaires. À présenter comme une observation soutenant une hypothèse anatomique, pas comme la preuve que « les méridiens sont les fascias ».
* Langevin HM et al. (2006). Subcutaneous tissue fibroblast cytoskeletal remodeling induced by acupuncture: evidence for a mechanotransduction-based mechanism. Journal of Cellular Physiology, 207, 767–774.
PubMed
5. La question de la spécificité des points
* Choi EM, Jiang F, Longhurst JC. (2012). Point specificity in acupuncture. Chinese Medicine, 7, 4.
Article en accès libre
* Qiu K et al. (2020). Does the Acupoint Specificity Exist? Evidence from Functional Neuroimaging Studies. Current Medical Imaging, 16, 629–642.
PubMed