12/05/2026
Chronique d’une infirmière parfaitement organisée
(selon des critères encore à l’étude)
Il faut que je vous dise quelque chose.
J’étais persuadée d’être prête pour cette journée du 12 mai.
Mentalement prête. Émotionnellement prête. Symboliquement prête.
Concrètement en revanche… pas du tout.
J’ai redécouvert ce matin même que c’était "LA journée" grâce à cette institution moderne qu’est la publication des autres.
Sans les réseaux sociaux, je serais probablement passée à côté avec l’assurance tranquille de quelqu’un qui croit gérer sa vie alors qu’elle cherche ses clés avec ses clés dans la main.
Me voilà donc ici. À la dernière minute. Dans mon élément.
Car nous, infirmières, on a ce super pouvoir : arriver en courant, régler six problèmes, rassurer trois personnes, improviser une solution brillante puis s’excuser d’être légèrement en re**rd.
Nous avons le sens des priorités. Enfin… nous avons surtout beaucoup de priorités en même temps.
Les infirmières de partout, qu’elles soient à l’hôpital, en clinique, en libéral, en EHPAD, en entreprise, à l’école, en mission humanitaire, retraitées, aux urgences, au bloc, en psychiatrie, en pédiatrie, de jour, de nuit, un mardi ou dans une faille spatio-temporelle nommée “fin de poste”, partagent toutes ce talent rare :
Faire tenir l’impossible dans un agenda déjà plein.
Nous sommes des ingénieures à domicile du vivant.
Des techniciennes du chaos calme.
Des architectes de journées qui s’effondreraient sans maintenance régulière.
On répare des corps. On soutient des cœurs. On recolle des nerfs. Parfois les nôtres en dernier.
On maîtrise des gestes précis, des protocoles sérieux, des traitements pointus… tout en répondant à :
“Je vous dérange ?” (oui, mais avec plaisir)
“Vous avez deux minutes ?” (non, mais prenez-les)
“C’est normal si… ?” (question suivie de 14 symptômes et d’un détail oublié depuis 2009)
Les infirmières possèdent aussi des compétences mystérieuses peu reconnues par les grandes instances internationales :
Boire un café froid avec gratitude.
Marcher 14 kilomètres sans avoir officiellement “bougé”.
Retrouver un dossier disparu dans un lieu où personne n’a regardé, y compris la personne qui l’y a mis.
Comprendre un collègue à la façon dont il pose un stylo.
Dire “j’arrive” en gérant déjà mentalement quatre urgences, deux pansements et un ordinateur en crise existentielle.
Et puis il y a ce don universel :
Sentir.
Sentir qu’un patient n’est pas comme d’habitude.
Sentir qu’il faut repasser.
Sentir qu’un silence parle plus qu’un bilan complet.
Sentir aussi que si on ne mange pas maintenant, on entrera dans une zone médicale obscure appelée “irritabilité glycémique”.
Partout dans le monde, les infirmières font ce miracle discret : tenir debout pour les autres, même les jours où leur propre batterie clignote en rouge.
Elles rassurent avec des yeux fatigués. Elles sourient avec trois heures de sommeil. Elles continuent avec des ressources qui défient parfois la biologie.
Alors aujourd’hui, j’adresse un salut immense à toutes les infirmières de partout.
Celles qu’on remercie. Celles qu’on oublie. Celles qui commencent. Celles qui tiennent depuis vingt ans. Celles qui doutent. Celles qui craquent un peu. Celles qui reviennent demain quand même.
Merci pour ce que vous faites. Merci pour ce que vous absorbez. Merci pour ce que vous portez. Merci pour ce que vous empêchez sans bruit. Merci pour ce que vous sauvez sans tambour ni fanfare.
Et si personne ne vous l’a dit aujourd’hui :
Vous êtes impressionnantes.
Même quand vous avez une tache sur la blouse, les cheveux en négociation ouverte et un sandwich intact depuis 11h30 dans le sac.
Bonne Journée internationale des infirmières.
Signé : Une collègue qui avait noté la date. Quelque part. Probablement sur un papier très important qu’elle ne retrouve plus.
P.S. Oui, j’ai écrit ce texte au féminin.
D’abord parce que j’écris comme je parle. Ensuite parce que mon cerveau, déjà occupé à se souvenir de la date, ne pouvait pas en plus gérer la grammaire inclusive à haute intensité.
Mais qu’on soit bien clair : il s’adresse évidemment aussi aux infirmiers.
À vous aussi qui courez pareil, portez pareil, rassurez pareil, oubliez de manger pareil et dites “j’arrive” alors que vous êtes déjà débordés depuis 6h38.
Vous faites partie de la même tribu fatiguée, compétente, attachante et légèrement sous-caféinée.
Donc messieurs, ne boudez pas dans un coin avec votre tensiomètre.
Prenez ce merci, il est pour vous aussi.
Et si vraiment vous tenez à une version strictement masculine, je peux vous l’envoyer dès que je retrouve le temps libre légendaire dont parlent les gens extérieurs au soin.