04/06/2026
On vit dans un culte discret. Pas celui qu’on affiche. Celui qu’on pratique.
Il commence dans le miroir, souvent sans bruit. Un regard, puis un verdict. Un ventre qu’on juge, une fatigue qu’on ignore, une sensation qu’on écrase parce qu’il y a “mieux à faire” que l’écouter. Et très vite, le corps devient un chantier permanent. À corriger. À optimiser. À rendre acceptable.
On appelle ça exigence. Discipline. Self-care même, parfois. Mais derrière les mots propres, il y a une mécanique plus rude : ne pas s’arrêter, ne pas ressentir, ne pas ralentir. Continuer, même quand quelque chose en nous murmure l’inverse.
Et ce geste intime ne reste jamais intime.
Il déborde.
Dans les relations, où l’on dépasse ses limites en souriant. Où dire non demande plus d’énergie que dire oui. Où l’on s’adapte, encore, jusqu’à ne plus savoir à quoi ressemble son propre désir.
Dans le travail, où les pauses deviennent suspectes. Où le sommeil se négocie. Où la fatigue devient un décor de fond, tellement habituel qu’on finit par ne plus la voir. On ne s’effondre pas. On s’anesthésie.
Et l’anesthésie est une forme très moderne de violence : elle ne fait pas de bruit, elle rend juste moins vivant.
Le plus troublant, c’est que tout cela paraît normal. Productif. Responsable même.
Le culte de la violence n’a pas besoin de se cacher. Il s’est fondu dans les habitudes. Dans les objectifs. Dans les injonctions douces et les contraintes bien habillées.
Ce n’est pas un mythe lointain. Ce n’est pas une exception.
C’est un quotidien tellement intégré qu’on a fini par ne plus avoir les mots pour le nommer.