06/10/2026
UN ARBRE COMME MEILLEUR AMI
UN SOUS-SOL ÉTOUFFANT
Pendant les années chargées par les obligations familiales, les priorités ne laissaient pas beaucoup de place aux moments de contemplation et de méditation en nature. Malgré tout, mes fils et moi allions parfois nous promener aux Îles de Boucherville, et j’aime croire que je leur ai transmis un peu de mon amour des arbres, des grands espaces et des saisons qui passent.
Avec les moyens financiers limités dont je disposais après ma séparation, j’ai dû me résoudre à déménager dans un condo situé au niveau sous-sol. Par les fenêtres, je voyais du béton et un peu de gazon à hauteur des yeux. Huit longues années à manquer de lumière, d’horizon et de végétation. Huit années qui ont aussi correspondu aux plus difficiles de ma vie de mère solo.
J’ai finalement vendu le condo afin de me libérer des obligations liées au statut de propriétaire. J’ai alors déniché un appartement situé au troisième et dernier étage d’un immeuble de huit logements. Un immense érable surplombait et enveloppait mon balcon, juste assez grand pour accueillir un petit ensemble bistro. La lumière et l’air frais entraient généreusement par la porte patio, et cela me rendait heureuse. J’avais l’impression de respirer à nouveau. Enfin.
COMPAGNON DE MA VIE SOLO
J’étais maman monoparentale depuis déjà plusieurs années lorsque j’ai emménagé dans cet appartement, et je traversais encore une période familiale difficile. Je n’avais pas fait la paix avec mon célibat et j’entretenais envers la vie des attentes beaucoup trop lourdes. Mon moral n’était pas au meilleur, et j’en étais encore à l’étape du refus face à tout ce que j’aurais pu entreprendre seule.
J’ai passé des centaines de soirées sur mon minuscule balcon, nichée dans les branches de mon arbre, à contempler la lumière dorée du soleil couchant qui traversait son feuillage. Je restais là pendant des heures, avec Radiohead ou Half Moon Run dans le haut-parleur, à écrire en sirotant un verre de vin.
Il montait haut, très haut, bien au-dessus de l’immeuble. Je lui ai confié mes tourments, mes déprimes de femme seule et de maman monoparentale, mes appréhensions de passer mes étés isolée, mes inquiétudes de ne jamais retrouver l’amour. J’ai beaucoup pleuré durant ces innombrables soirées, cachée du regard des voisins par ses magnifiques branches. Elles me protégeaient autant qu’elles me consolaient.
J’ai souvent eu l’impression qu’il m’écoutait et qu’il se penchait doucement pour veiller sur moi.
DÉCEMBRE 2019
« Maman, ils sont en train de couper l’arbre. » Mon fils, au téléphone, alors que jétais au travail.
— Quel arbre?
« Notre arbre, maman. NOTRE arbre! »
Je ne comprenais pas. Puis il m’a envoyé une photo.
Mes jambes se sont transformées en chiffon et je suis tombée assise sur ma chaise. L’image qui s’affichait sur mon téléphone m’a arraché le cœur. Il ne restait qu’un coton de mon érable adoré.
J’ai difficilement terminé ma journée. À mon retour, le trou béant devant l’immeuble m’a achevée. Une souche de quatre pieds de diamètre, coupée au ras du sol. J’ai été prise d’un vertige et j’ai fondu en larmes. J’ai monté les marches en pleurant, croisant au passage l’administrateur de l’immeuble sans le regarder ni lui adresser la parole.
J’ai pleuré les jours suivants comme si j’avais perdu un ami. Parce que c’était exactement ce que je ressentais. En discutant avec mes voisins, j’ai découvert qu’ils étaient eux aussi profondément attristés. Apparemment, mon érable avait été victime d’un malentendu entre les propriétaires des deux terrains qu’il chevauchait.
Sans les branches de mon majestueux et bienveillant confident, je n’avais plus rien à faire dans cet immeuble.
IMPOSSIBLE DE PARTIR
J’ai vite compris que la présence de mon arbre à mes côtés, pendant les six années précédentes, avait été encore plus importante que je ne l’avais imaginé. Je ne me sentais plus à ma place. Je me suis mise à croire que son départ n’était pas arrivé par hasard, qu’il me poussait vers la prochaine étape de ma vie. J’ai choisi d’y voir un signe, un message m’invitant à bouger, à faire confiance à la vie, à croire qu’elle avait du bon en réserve pour moi, ailleurs.
Mais voilà qu’est arrivée une certaine pandémie. Comme le reste de la planète, je suis restée immobile. Coincée dans un appartement orienté plein sud où le thermomètre atteignait régulièrement les 30 degrés malgré la climatisation poussée au maximum. J’ai traversé un été entier sans la moindre parcelle d’ombre.
Puis la folie immobilière s’est installée. Impossible de déménager dans les délais souhaités. Et c’est précisément au moment où j’ai lâché prise, où j’ai accepté l’idée de passer une année de plus dans cet appartement que j’en étais venue à détester, que les astres se sont enfin alignés.
MON ARBRE DANS LA PEAU
Un samedi, je suis tombée sur une minuscule affiche « À LOUER » plantée sur le terrain au coin d’une rue, non loin de chez moi. Un condo se libérait dans un complexe où j’avais déjà rêvé de m’installer. Le contact avec la propriétaire a été instantanément facile. Trois semaines plus t**d, je déménageais dans un endroit lumineux, avec un arbre dans chaque fenêtre et une grande terrasse.
Je suis toujours solo, mais j’ai parcouru beaucoup de chemin depuis ces soirées passées sous les branches de mon érable. Mes fils sont maintenant adultes et ils sont ma plus grande fierté. J’ai apprivoisé ma vie solo. Chaque matin, je mesure à quel point je suis privilégiée, particulièrement l’été lorsque je peux profiter pleinement de ma terrasse et de la nature qui m’entoure.
J’ai décidé de garder le souvenir de mon érable gravé sur ma peau. Mon premier tatouage à vie, j’avais 57 ans. Son passage dans ma vie a été trop significatif pour que je laisse son souvenir s’effacer. Il a été bien plus qu’un arbre. Il a été un refuge, un témoin, Un confident.
Et, pendant quelques années parmi les plus difficiles de ma vie, il a été mon meilleur ami ❤️.