13/07/2023
"Celui qui a peur de lui-même recherche une compagnie bruyante et des bruits forts, pour chasser les démons. (Le bruit procure un sentiment de sécurité, comme la foule ; c'est pourquoi on l'aime et on a peur de le combattre, parce qu'on perçoit instinctivement la magie apotropaïque qu'il dégage. Le bruit nous protège des réflexions douloureuses, détruit les rêves dérangeants, nous assure d'être tous ensemble et de faire un tel vacarme que personne n'osera nous attaquer. Le bruit est tellement immédiat, tellement réel que tout le reste n'est plus qu'un pâle fantôme. Il nous évite de dire ou de faire quoi que ce soit, car même l'air vibre de la puissance de notre indomptable vitalité.
Le revers de la médaille est le suivant : nous n'aurions pas ce bruit si, au fond de nous-mêmes, nous ne le voulions pas. Il n'est pas seulement inopportun, voire nuisible, mais il est un moyen inavoué et incompris, c'est-à-dire une compensation d'une angoisse trop bien motivée. Dans le silence, en effet, l'angoisse amènerait les hommes à réfléchir, et l'on ne peut prévoir ce qui pourrait alors remonter à la conscience.
La plupart des hommes ont peur du silence, si bien que lorsque le bourdonnement permanent cesse, par exemple lors d'une réception, il faut toujours faire, dire, siffler, chanter, tousser ou murmurer quelque chose. Le besoin de bruit est presque insatiable, même si parfois le bruit devient insupportable. C'est toujours mieux que rien. Ce que l'on appelle, de manière significative, le "silence grave", rend terriblement agité. Pourquoi ? Des fantômes y rôdent-ils ? Je ne crois pas ; on craint plutôt ce qui pourrait sortir de notre être le plus intime, c'est-à-dire ce que nous avons caché avec le bruit.
Carl G. Jung.