14/10/2026
Quand la déshypnose change le rapport à une émotion
« Je voudrais ne plus ressentir ça. » C'est une des phrases que j'ai entendues le plus souvent depuis 1995, et je la comprends. Quand une angoisse vous serre la poitrine depuis des semaines, ou qu'une colère remonte dès que telle personne entre dans la pièce, on veut que ça s'arrête. Alors on essaie. On gère, on contrôle, on raisonne, on positive, on évite les situations qui déclenchent. Ça marche un temps, parfois. Et puis ça revient, souvent au moment où on pensait en avoir fini. La déshypnose ne promet pas de supprimer l'émotion. Elle travaille sur autre chose : le rapport que vous entretenez avec elle.
Ce qu'on mélange dans « je suis angoissé »
Quand quelqu'un me dit « je suis angoissé », il y a en fait plusieurs choses dans cette phrase. Il y a d'abord une sensation. Une chaleur, une pression, un nœud quelque part dans le corps. Elle a une forme, un endroit, une intensité qui varie. Il y a ensuite un récit. « Ça va recommencer. » « Je ne vais pas tenir. » « C'est toujours pareil avec moi. » Le mental produit ces phrases à une vitesse qu'on ne soupçonne pas, et il les pose par-dessus la sensation, comme une voix off. Et il y a l'identification, le moment où ce récit devient « moi ». Je ne ressens plus de l'angoisse, je suis quelqu'un d'angoissé. Ma conviction clinique, c'est que la souffrance se loge surtout dans le récit et dans l'identification. La sensation seule, quand on la regarde sans rien y ajouter, me semble souvent bouger, monter puis redescendre. C'est le récit qui la relance, et c'est l'identification qui la rend lourde. Je dis bien conviction clinique. C'est ce que j'observe en séance, pas une loi démontrée.
La transe ordinaire
Le mot déshypnose vient de là. Je pense que nous vivons la plupart du temps dans une forme d'hypnose banale : une attention capturée par le flux des pensées, au point qu'on prend ce flux pour la réalité, et le personnage qu'il raconte pour ce qu'on est. Une émotion forte renforce cette transe. Elle rétrécit l'attention, elle colle le récit à la sensation, et l'ensemble devient un bloc compact où on ne distingue plus rien. La déshypnose consiste à desserrer ce bloc. On ne lutte pas contre l'émotion, puisque la lutte est encore une manière de rester collé à elle. On déplace l'attention.
Concrètement, en séance
Je commence souvent par ralentir. Je demande à la personne de laisser l'histoire de côté un instant, et de me décrire seulement ce qui se passe dans le corps : où, de quoi c'est fait, quelle température, est-ce que ça bouge. Beaucoup sont surpris de constater qu'ils ne l'avaient jamais regardée comme ça. Ils connaissent très bien le récit, beaucoup moins la sensation. Ensuite je les invite à remarquer le récit quand il revient, sans le combattre et sans le croire. Juste le remarquer : « tiens, la phrase "je ne vais pas tenir" vient de passer ». Et puis vient la question qui compte le plus. Qu'est-ce qui remarque tout cela ? La sensation est perçue, le récit est entendu. Par quoi ? Je ne demande pas une réponse intellectuelle. Je demande qu'on y regarde, quelques secondes, sans conclure. Il ne s'agit pas d'obtenir une expérience particulière. Il s'agit seulement de remarquer que la sensation et le récit apparaissent quelque part, et que ce quelque part n'est ni la sensation ni le récit. C'est souvent là que quelque chose se détend. L'émotion n'a pas forcément disparu. Mais elle n'occupe plus tout l'espace. Elle se trouve dans un espace plus grand qu'elle, et cet espace, lui, n'est pas angoissé.
Ce que ça change, et ce que ça ne change pas
Ce que les personnes rapportent le plus souvent, c'est moins de peur de l'émotion. Elle peut revenir, mais on sait qu'on n'est pas obligé de s'y confondre. Et il me semble qu'une émotion qu'on ne craint plus a souvent moins de prise, et parfois moins de durée. C'est une impression clinique, je n'ai pas de mesure à vous montrer. Il y a des limites, et je préfère les dire. À ma connaissance, la déshypnose en tant que telle n'a pas encore fait l'objet d'études contrôlées publiées. Ce que j'en sais vient de ma pratique et de celle des praticiens que je forme. Elle a des parentés avec des notions étudiées en recherche, la défusion cognitive ou la décentration par exemple, mais je me garde bien de faire comme si ces travaux la validaient elle. Elle ne remplace pas un suivi médical quand il est nécessaire. Et devant un trauma encore à vif, je pense qu'il faut d'abord sécuriser et réparer, avec d'autres outils comme l'hypnose que j'utilise dans ce cas, avant d'inviter quelqu'un à regarder ce qui observe. On ne demande pas à quelqu'un qui se noie de contempler l'eau. Alors, changer son rapport à une émotion, pour moi, c'est cesser de la prendre pour une identité. Elle reste une expérience, qui vient, qui passe, parfois intense. Ce qui en fait l'expérience n'a jamais été angoissé. Il reste en paix, même pendant la tempête. Si vous accompagnez des personnes et que vous travaillez quelque chose de proche, je serais curieux de lire comment vous l'abordez de votre côté.