23/08/2026
Il existe des deuils que personne ne reconnaît, parce qu'ils ne portent sur personne de mort.
Le deuil de l'enfance ordinaire. Pas de jouets à soi, pas de vêtements choisis, pas de sorties, pas de vacances. Une privation directe, organisée par la doctrine et par l'appauvrissement volontaire des familles.
Le deuil de l'insouciance. Il faudrait avoir été en sécurité quelque part, une fois, pour savoir ce que c'est.
Le deuil de l'adolescence. Pas de premières fois, pas d'essais, pas d'erreurs permises, pas de corps qui vous appartient.
Le deuil du premier amour. Le mien a existé, une correspondance avec un jeune homme. Le gourou et sa femme l'ont su, m'ont convoquée, ont menacé, humilié. Tout contact a été interdit, même pour dire au revoir.
Le deuil de la vie de jeune femme, celle où l'on décide où l'on habite, avec qui l'on sort, ce que l'on fait de ses journées.
Le deuil de la vie de femme mariée quand on a eu un mariage forcé. Ce que je porte n'est pas le souvenir d'un couple, c'est celui d'une contrainte.
Le deuil de la communauté, du sens et de l'identité construits depuis la naissance. Sortir, c'est perdre en une fois son monde, son passé, son langage, son avenir et l'explication de sa propre existence.
Le deuil de la famille idéale, celle qui n'a jamais pu exister et ne pourra jamais exister, parce que les personnes qui auraient dû la constituer sont mortes, sous emprise ou complices. Celle que j'ai eue enfant, et celle que j'ai construite adulte.
Le deuil d'une vie sans traumatismes. Sans les blessures, les cassures et les handicaps qu'ils ont laissés, et avec lesquels je vis chaque jour.
Ces deuils ont une caractéristique commune. Ils sont cumulatifs, ils se résolvent difficilement par le temps, et ils ne portent sur rien de perdu, mais sur ce qui n'a jamais eu lieu. La clinique les appelle deuils blancs ou pertes ambiguës.
Aucune institution ne les reconnaît. Ils ne donnent droit à rien, ni à un arrêt, ni à une reconnaissance, ni à un mot sur un formulaire.
On peut passer sa vie à porter le deuil de ce qu'on n'a jamais eu.