09/03/2026
On porte toutes un masque.
Le plus adapté possible. Le plus solide possible. Celui qui nous évitera, selon nous, de souffrir trop.
On le fabrique tôt, souvent sans s’en rendre compte. On l’ajuste au fil des années, on le peaufine, on apprend à vivre avec.
Puis un jour ...
On se met à souffrir davantage du fait de le porter que de cette souffrance dont il est censé nous protéger...
il n'est plus ce qui nous sauve, mais bel et bien ce qui nous étouffe.
Ce texte m’a vraiment touchée.
Il parle de ma sœur. Il me parle aussi. Il parle peut-être de nous routes.
Intacte
Je suis cette femme depuis longtemps. Depuis toujours.
Je l’ai rencontrée quand elle était enfant et qu’elle aimait écrire des poèmes dans ses carnets.
Elle s’enfermait dans sa chambre et se mettait à écrire, d’une traite, puis descendait les escaliers en courant pour aller lire à ses parents ce qu’elle venait d’écrire. Elle était si fière et elle aimait tant écrire.
Son père disait d’elle qu’elle était une poète.
Elle se sentait un peu spéciale et elle trouvait tellement de réconfort dans sa solitude, avec son imaginaire, ses rêves et ses poèmes.
Plus t**d, elle a pu paraître trop sûre d’elle, insolente ou arrogante. Peut-être que cette façade cachait une grande fragilité, le besoin d’être reconnue, rassurée, aimée inconditionnellement dans sa singularité.
Mais elle avait craint de décevoir, d’être “trop poète” pour être prise au sérieux, alors elle avait appliqué un masque sur son visage : la représentation d’une jeune fille souriante, confiante, bavarde et extravertie. Nonchalante, indépendante, forte et téméraire par moment.
Au fil du temps, ce masque était devenu une seconde peau, mais tandis qu’il restait figé dans la même expression, elle ressentait de plus en plus d’inconfort à le porter.
Avec les années, il était devenu trop étroit et de plus en plus éloigné de ses véritables traits. Il l’empêchait même parfois de respirer librement.
Pire, ce masque qui avait été sa plus grande protection d’enfant était devenu un piège. Comment faire comprendre aux personnes qui entreraient dans sa vie qu’elle était là, juste en dessous, derrière le bouclier ?
Que derrière le masque, son visage ne souriait pas et qu’une toute autre personne se cachait ? Que, derrière les apparences, elle n’était pas extravertie. Qu’elle avait besoin de solitude, de silence, de connexions profondes, de rêve, de spiritualité et de douceur ?
Je l’ai suivie toutes ces années : ses décisions et ses interactions avec le monde extérieur étaient devenues celles de son masque; comme cet ami imaginaire qui exprime à votre place ce que vous ne vous autorisez pas à dire, pour défendre votre place en société.
Pourtant, en-dessous, se cachait toujours cette petite fille qui avait besoin d’entendre: “Je suis tellement heureux que tu existes, telle que tu es. Tu mérites ce qu’il y a de plus beau”.
Peut-être lui avait-on déjà dit ces mots ? Elle ne s’en souvenait pas. Quoi qu’il en soit, elle ne s’était pas sentie les mériter.
Je l’ai vue vivre : aimer mal, choisir les mauvaises personnes, tomber, échouer, pleurer. Je l’ai vue se sentir en colère, apeurée, abandonnée, faible et dépendante. Agressive et cinglante.
Mais je l’ai aussi vue briller, rire aux éclats, aimer ses enfants d’un amour pur et infini, se battre et déplacer des montagnes.
Je l’ai vue créer et écrire à nouveau.
Elle s’était donné la mission de lentement détacher ces lambeaux de papier de son visage et de ne plus se sentir coupable, honteuse ou effrayée de montrer son vrai visage.
Cela prendrait le temps nécessaire.
Mais en dessous, sa peau était intacte. Et elle était magnifique. Magnifique, parce qu’elle avait décidé qu’il était temps de commencer à s’autoriser à se montrer au monde dans toute son humanité. Ni parfaite, ni irréprochable.
Peu importe qui resterait auprès d’elle, elle savait que sa libération et la reconnaissance de sa véritable valeur valaient toutes les séparations et tous les effondrements passés ou futurs.
Ce qu'elle laisserait entrer dans sa vie à partir d’aujourd’hui lui serait véritablement destiné, aligné à ses vrais besoins et envies. A ses manques autant qu'à ses richesses.
Elle s’est regardée dans le miroir.
Ce qu’elle a vu l’a attristée et elle a demandé pardon à son reflet de l’avoir si longtemps maltraité et dissimulé par peur de décevoir, de paraître “trop” pour certains, “pas assez” pour d’autres.
Elle lui a dit qu’elle était là pour lui aujourd’hui, que le temps n’avait aucune importance, que la vie était immensément large et l’horizon grand ouvert devant elle.
Et elle a ajouté : "Je suis tellement heureuse que tu existes, telle que tu es. Tu mérites ce qu’il y a de plus beau."