12/09/2026
Aujourdâhui, jâai envie de partager avec vous, Ă travers ces quelques mots, quelque chose de fort.
Lors dâun soin ce matin chez Me Marguerite ( pour ne pas citĂ© son identitĂ©), 93 ans, nous avons beaucoup Ă©changĂ©.
Elle sâest mise Ă chanter en patois. Elle mâa appris quelques mots en patois. Et puis, Ă un moment donnĂ©, nous avons parlĂ© des personnes ĂągĂ©es, des « mĂ©mĂ©s » et des « pĂ©pĂ©s », de mon mĂ©tier aussi, qui nâest pas toujours facile.
Pour ĂȘtre Ă sa hauteur et pouvoir Ă©changer avec elle, jâĂ©tais assise sur le bidet, dans la salle de bain, et elle Ă©tait installĂ©e sur une chaise. Une drĂŽle de situation et position vous me direz. Mais je voulais ĂȘtre face Ă elle, pour pouvoir l'Ă©couter.
Et puis, les larmes aux yeux, elle mâa dit quelque chose qui mâa touchĂ©e : "tu aimes toi les mĂ©mĂ©s ? beaucoup laissent seuls les mĂ©mĂ©s et les pĂ©pĂ©sâŠ
Elle mâa alors demandĂ© :
« Est-ce que tu as encore ta mémé et ton pépé ? »
Je lui ai simplement rĂ©pondu quâils Ă©taient partis il y a bien longtemps.
(Jâavais 18 ans lorsque jâai perdu ma grand-mĂšre maternelle.
Jâavais 21 ans lorsque jâai perdu mon grand-pĂšre maternel.
Mes grands-parents paternels, je les ai trĂšs peu connus. Ma grand-mĂšre paternelle est partie lorsque jâavais 4 ou 5 ans. JâĂ©tais encore, je crois, mineure lorsque mon grand-pĂšre paternel est parti Ă son tour. Lui aussi, je lâai trĂšs peu connu.)
Et puis, elle mâa dit :
« Moi, je fus pupille de la patrie. Je nâai pas connu ma maman. Je nâai pas connu mon papa. Tu sais, ça⊠ça reste. Ăa reste toute une vie. Ăa fait mal encore »
Elle mâa racontĂ© que, vers lâĂąge de 9 ou 10 ans, lorsquâelle avait voulu rechercher ses parents, on lui avait dit que son papa, Simon, nâexistait pas.
Puis elle a ajouté :
« Je suis sĂ»re que maman existait encore, mais quâelle ne pouvait pas mâĂ©lever. Elle nâavait pas assez dâargent. »
Des mots simples.
Mais dans ses yeux, jâai vu que cette histoire Ă©tait toujours lĂ .
Toutes ces années plus t**d.
à 93 ans, cette douleur était encore présente dans son regard. Comme si, derriÚre la dame ùgée qui était devant moi, il y avait toujours cette petite fille qui avait cherché sa maman et son papa.
Pourquoi est-ce que je vous raconte cela ?
Parce que lors de mes premiĂšres expĂ©riences dans le mĂ©dical, en tant quâaide-soignante, jâavais dĂ©jĂ remarquĂ© cette souffrance.
Toutes ces cicatrices.
Toutes ces blessures du passé que certaines personnes ùgées portent encore avec elles, parfois aprÚs toute une vie.
Et câest aussi de lĂ quâest nĂ© quelque chose de profondĂ©ment important pour moi.
Ă lâĂ©poque, je me demandais dĂ©jĂ comment, avec mes moyens, avec ma petite personne, mes petites mains et ma petite tĂȘte, je pouvais aider les gens Ă vieillir plus sereinement.
Comment les aider à faire de leur vécu une force.
Comment les aider Ă apaiser certaines blessures.
Comment les aider, peut-ĂȘtre, Ă cicatriser un peu.
Je ne peux pas leur faire oublier leur passé, certes.
Mais peut-ĂȘtre pouvons-nous les aider Ă ce quâil soit moins douloureux. Ă ce que certaines blessures soient plus faciles Ă porter. Ă vivre la suite de leur chemin avec un peu plus de sĂ©rĂ©nitĂ©.
Et câest aussi pour cela quâaujourdâhui, je suis thĂ©rapeute.
En 2014, ce dĂ©clic mâa amenĂ©e Ă prendre un autre chemin, Ă me former et Ă devenir thĂ©rapeute. Avec cette envie profonde qui Ă©tait dĂ©jĂ lĂ : accompagner lâhumain, ses blessures, son histoire, ses Ă©motions et son vĂ©cu.
Aujourdâhui, presque comme un retour aux sources, je suis de nouveau auprĂšs de personnes ĂągĂ©es en tant quâaide-soignante Ă domicile qui me permet de dĂ©couvrir des personnes, des souvenirs, des familles, des lieux de vie qui racontent une histoire tout en continuant mon mĂ©tier de thĂ©rapeute.
Et ce matin, Me Marguerite, 93 ans, mâa rappelĂ© pourquoi ce chemin avait commencĂ©.
Parce quâil nây a pas dâĂąge pour porter encore en soi les blessures de lâenfant que nous avons Ă©tĂ©.
DerriÚre un visage marqué par les années, derriÚre un corps qui a vieilli, il y a toujours une histoire.
Et parfois, mĂȘme Ă 93 ans, il y a encore cette petite fille qui aurait simplement voulu avoir sa maman et son papa.
Je voulais simplement partager avec vous ma petite histoire dâaujourdâhui. â€ïž
Montage photo IA.