Isabelle Trebucq EI psychopraticienne

Isabelle Trebucq EI psychopraticienne Psychopraticienne - Analyse transactionnelle - Communication Non Violente - Relaxation

J'accompagne les personnes sur des thématiques personnelles (deuil, dépendance affective, troubles du comportement alimentaire) et professionnelles (départ à la retraite, deuil au travail, burn-out). J'organise aussi des groupes de parole et des ateliers thématiques de relaxation.

26/08/2026
24/08/2026
" Le passé a un effet sur les gens. Certains le laissent décider de ce qu'il sont, alors que d’autres en font une part d...
16/08/2026

" Le passé a un effet sur les gens. Certains le laissent décider de ce qu'il sont, alors que d’autres en font une part de ce qu'ils feront" Éric Berne, médecin psychiatre nord-américain (1910-1970), fondateur de l’analyse transactionnelle. Citation issue de son livre "Games People play" paru initialement en 1964 puis notamment traduit en français la première fois en 1978 sous le titre "des jeux et des hommes".
Ce livre est considéré comme une introduction à l’analyse transactionnelle, dans lequel Éric Berne décrit les relations humaines comme davantage des "jeux psychologiques" inconscients que comme des échanges authentiques.

“the past effects people—some let it decide who they are, while others make it part of what they will do.”
― Eric Berne, Games People Play




Même si dans votre tête c'est encore flou, faites confiance à vos émotions, à vos ressentis aussi. Vous pouvez encore fa...
16/08/2026

Même si dans votre tête c'est encore flou, faites confiance à vos émotions, à vos ressentis aussi. Vous pouvez encore faire confiance, à votre rythme, à vous-même dans votre intégralité et à votre thérapeute, dans un lieu sécurisé pour vous.

Via Dominique Krischel Un autre point de vue sur l'adolescence avec Joëlle Lanteri psychanalyste à partir du roman de Ni...
15/08/2026

Via Dominique Krischel
Un autre point de vue sur l'adolescence avec Joëlle Lanteri psychanalyste à partir du roman de Nicolas Mathieu "leurs enfants après eux".

Le monde avant eux — Nicolas Mathieu ou l’adolescence aux prises avec ce qui est déjà écrit

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

Dans Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu ne décrit pas l’adolescence comme un âge simplement traversé par la révolte, l’excitation ou le désir d’indépendance. Il la saisit au contraire dans ce moment beaucoup plus complexe où le sujet commence à percevoir que le monde dans lequel il entre a déjà été organisé par d’autres, que ses parents y occupent une place, que cette place est sociale, économique, affective, et qu’elle risque de devenir, à son insu, une part de son propre destin.

C’est peut-être là que son écriture rencontre particulièrement la clinique. L’adolescent ne se sépare jamais seulement de son père et de sa mère. Il se sépare aussi de l’idée qu’il se faisait d’eux, du monde qu’ils lui avaient présenté, de leurs croyances, de leurs espoirs, mais également de leurs renoncements. Il découvre progressivement que ses parents n’étaient pas seulement ceux qui savaient, qui interdisaient ou qui protégeaient. Ils sont eux-mêmes des sujets pris dans une histoire, une classe sociale, des limitations, des humiliations parfois, et des compromis qu’il commence seulement à apercevoir.

I. L’adolescence comme découverte de la faillibilité adulte

L’enfant a longtemps pu croire que les adultes savaient où ils allaient. Même lorsqu’il les contestait, même lorsqu’il éprouvait leur autorité comme injuste ou contraignante, quelque chose de leur position demeurait encore solidement établi. Ils représentaient un monde déjà constitué, un ensemble de règles, de normes et de significations dans lequel il devait trouver sa place.

À l’adolescence, cette croyance commence à se fissurer.

Le jeune découvre que son père peut être humilié par son travail, que sa mère peut être enfermée dans une existence qu’elle n’a pas véritablement choisie, que l’argent manque, que les couples se défont, que les adultes renoncent à certaines aspirations et qu’ils continuent pourtant à demander à leurs enfants de croire en l’avenir.

Nicolas Mathieu écrit précisément depuis cette fracture. Ses adolescents ne regardent plus seulement leurs parents comme des figures familiales. Ils commencent à comprendre qu’ils appartiennent à un monde social, qu’ils ont eux-mêmes été façonnés par lui et qu’ils transmettent à leurs enfants, sans toujours en avoir conscience, leur propre manière de penser ce qui est possible ou impossible.

La clinique de l’adolescence retrouve ici quelque chose de très familier. Le jeune cesse peu à peu d’imaginer ses parents comme des êtres tout-puissants et découvre leur vulnérabilité. Mais cette désidéalisation ne concerne pas seulement les personnes. Elle atteint aussi le monde qu’ils représentaient.

Lorsque l’adolescent comprend que les adultes eux-mêmes ne maîtrisent pas leur existence, une question nouvelle apparaît : pourquoi faudrait-il leur ressembler ?

II. Ce que les parents transmettent sans le vouloir

Chaque famille transmet bien davantage que des valeurs explicitement formulées. Elle transmet une manière de considérer l’argent, le travail, le mérite, l’amour, l’échec, les études, les autres classes sociales et le droit de désirer.

Certaines familles transmettent l’idée que tout est possible à condition de travailler. D’autres apprennent très tôt à ne pas viser trop haut, à ne pas se faire remarquer, à choisir un métier sûr, à ne pas « se raconter d’histoires ». D’autres encore chargent silencieusement l’enfant de réussir là où les parents pensent avoir échoué.

L’adolescent devient alors le dépositaire d’un désir qui l’a précédé.

Il lui est parfois demandé de faire des études que personne avant lui n’a pu faire, d’obtenir une sécurité économique que les parents n’ont jamais connue, de réparer une mobilité sociale qui n’a pas eu lieu ou, au contraire, de rester suffisamment semblable pour ne pas faire honte à ceux dont il vient.

Cette contradiction est particulièrement sensible chez Nicolas Mathieu, parce que ses personnages ne peuvent jamais entièrement séparer leur désir de leur appartenance sociale. Ils veulent partir, réussir, aimer ailleurs, rencontrer d’autres mondes, mais ce qu’ils emportent avec eux continue de déterminer leur manière de se percevoir.

L’adolescent peut alors éprouver une difficulté particulière : il veut se libérer de ce qui lui a été transmis, tout en restant loyal à ceux qui l’ont transmis.

Cette loyauté inconsciente peut devenir très coûteuse. Certains adolescents n’osent pas réussir au-delà de leurs parents. D’autres affichent au contraire une volonté de rupture radicale qui masque combien ils restent psychiquement attachés au monde qu’ils prétendent fuir.

La séparation ne consiste donc jamais simplement à partir.

Elle suppose de pouvoir reconnaître ce que l’on emporte.

III. « Je ne veux pas de cette vie-là »

Il existe dans de nombreuses adolescences une phrase silencieuse qui pourrait se formuler ainsi : je ne veux pas de cette vie-là.

Le jeune regarde les adultes autour de lui et imagine parfois son avenir à partir de leur propre fatigue. Il voit son père rentrer usé du travail, sa mère renoncer à ce qu’elle aurait souhaité devenir, les difficultés économiques, les conflits conjugaux, les frustrations, et il décide qu’il vivra autrement.

Ce refus peut être extrêmement fécond. Il contient une tentative de différenciation indispensable.

Mais il peut également devenir une illusion de toute-puissance.

L’adolescent croit parfois qu’il suffira de ne pas vouloir ressembler à ses parents pour ne pas leur ressembler. Il ignore encore combien certaines identifications sont profondes et combien l’on peut reproduire, sous une forme différente, précisément ce que l’on voulait éviter.

On rencontre souvent cette situation en clinique. Un adolescent ou un jeune adulte affirme avec force qu’il ne deviendra jamais comme son père, alors que sa manière de se défendre, d’entrer en conflit ou d’éviter la dépendance commence déjà à répéter quelque chose de lui. Une jeune femme refuse radicalement le modèle maternel tout en reproduisant, dans ses choix amoureux ou professionnels, une même forme d’effacement.

Ce qui est refusé consciemment peut rester puissamment actif sur un autre plan.

Nicolas Mathieu ne théorise pas cette répétition. Il la donne à voir. Ses personnages tentent de s’arracher à leur milieu tout en restant profondément marqués par lui.

C’est là que la littérature rejoint la psychanalyse : on ne quitte jamais entièrement le monde dont on vient.

IV. La classe sociale comme réalité psychique

L’un des apports les plus importants de Nicolas Mathieu est de montrer que la classe sociale n’est pas seulement une catégorie sociologique. Elle devient une expérience intime, parfois même une expérience corporelle.

Elle se manifeste dans la manière de parler, dans les vêtements, dans les maisons, dans les voitures, dans les vacances, dans les études possibles, dans la façon dont chacun se sent autorisé ou non à occuper un certain espace.

L’adolescent découvre alors quelque chose qui peut être extrêmement douloureux : tous les mondes ne lui sont pas également accessibles.

Le désir amoureux peut devenir l’occasion brutale de cette découverte.

Désirer quelqu’un qui appartient à un autre milieu signifie parfois désirer également le monde qui l’entoure. La maison familiale, la manière de parler des parents, les études envisagées, les voyages possibles, tout cela devient partie prenante de l’objet amoureux.

L’adolescent croit parfois qu’il désire seulement une personne, alors qu’il désire avec elle une manière différente d’exister.

Cette dimension apparaît constamment dans la clinique. L’amour adolescent n’est pas seulement une rencontre sexuelle ou affective. Il peut devenir une tentative de déplacement social et symbolique.

À travers l’autre, le sujet entrevoit une autre famille, une autre manière d’être adulte, parfois même un autre avenir.

Mais cette ouverture peut également réveiller la honte.

La honte de son milieu.

La honte du père.

La honte de la maison familiale.

La honte de ne pas disposer des mêmes codes.

La honte est un affect extrêmement important à l’adolescence, parce qu’elle surgit précisément au moment où le regard social prend une importance nouvelle. Ce qui était naturel dans l’enfance devient soudain visible depuis l’extérieur.

On commence à voir sa famille avec les yeux des autres.

V. Tous les adolescents n’ont pas le même espace pour essayer

On parle souvent de l’adolescence comme d’un temps d’expérimentation. Il faudrait essayer, se tromper, changer, revenir, prendre des risques puis trouver progressivement sa voie.

Mais cette liberté d’essayer est très inégalement distribuée.

Certaines familles et certains environnements peuvent absorber l’erreur. Une année d’étude ratée, un changement d’orientation, une période de flottement restent des expériences transitoires.

Pour d’autres adolescents, l’erreur devient immédiatement plus lourde. Une mauvaise orientation, une exclusion scolaire, un accident, une dette ou une grossesse peuvent avoir des conséquences beaucoup plus difficiles à réparer.

Nicolas Mathieu saisit cette inégalité avec beaucoup de finesse. Ses adolescents veulent vivre comme tous les adolescents, mais ils ne disposent pas tous des mêmes ressources pour transformer leurs expériences en apprentissage.

Cette question mérite d’être davantage présente dans la clinique. Nous interprétons parfois certaines conduites comme de la toute-puissance, de l’opposition ou de la destructivité sans suffisamment entendre la fragilité sociale dans laquelle elles prennent place.

Un adolescent peut prendre des risques précisément parce qu’il perçoit confusément que son horizon est déjà étroit.

La vitesse, l’alcool, la fête, la transgression deviennent alors des manières momentanées d’élargir un espace qui lui paraît trop fermé.

VI. Le corps comme premier territoire de séparation

Nicolas Mathieu écrit beaucoup les corps adolescents.

Les corps qui transpirent, désirent, se déplacent, s’affrontent, boivent, nagent, font l’amour, prennent des risques.

Ce corps est important parce qu’il devient souvent le premier territoire véritablement soustrait aux parents.

L’adolescent ne peut pas encore toujours penser sa séparation, mais il peut la mettre en acte.

Il part.

Il ferme une porte.

Il prend une moto.

Il monte dans une voiture.

Il rejoint une fête.

Il embrasse quelqu’un.

Il transforme son apparence.

Le déplacement corporel précède parfois l’élaboration psychique.

Ce que l’adolescent ne peut pas encore dire sous la forme « je veux devenir quelqu’un de distinct de vous », il l’exprime par une conduite, un vêtement, une musique, un groupe ou une sexualité.

Il faut être prudent lorsqu’on pathologise trop vite ces manifestations. Elles ne sont pas toujours dirigées contre les parents. Elles constituent souvent les premières expériences concrètes d’une autonomie encore fragile.

L’enjeu clinique devient alors de distinguer ce qui relève d’une expérimentation nécessaire de ce qui témoigne d’un véritable effondrement des limites.

VII. La désillusion et la colère

L’adolescence est également un moment de désillusion politique au sens large.

Le jeune découvre que le monde adulte ne tient pas toujours ses promesses.

On lui dit de travailler, mais il voit des adultes perdre leur emploi.

On lui dit que l’effort sera récompensé, mais il observe des inégalités qui ne doivent rien au mérite.

On lui dit de croire en l’avenir, mais ceux qui l’entourent parlent parfois comme si cet avenir était déjà compromis.

Cette contradiction peut produire une colère qui ne relève pas simplement de l’opposition générationnelle.

L’adolescent ne dit pas seulement : vous m’empêchez de vivre.

Il demande également : pourquoi devrais-je désirer le monde que vous me proposez ?

Cette question devient particulièrement aiguë lorsque les parents eux-mêmes ne semblent plus croire au récit qu’ils transmettent.

Ils veulent que leur enfant réussisse mais ne savent plus très bien ce que signifie réussir.

Ils lui demandent de construire un avenir alors que leur propre expérience a parfois détruit leur confiance dans le monde.

L’adolescent reçoit alors une injonction paradoxale : avance vers ce monde tout en entendant que nous-mêmes n’en sommes pas satisfaits.

VIII. La clinique doit entendre le monde avec le sujet

La psychanalyse a beaucoup travaillé l’adolescence à partir de la séparation, des identifications, de la sexualité, du remaniement narcissique et du rapport aux parents.

Mais Nicolas Mathieu nous rappelle qu’il faudrait aussi entendre l’environnement social comme partie intégrante du conflit psychique.

Lorsque nous recevons un adolescent, il ne suffit pas toujours de demander ce qui s’est joué dans la famille. Il faut également entendre quel monde lui paraît possible.

Que représente pour lui le travail ?

Quel métier lui semble accessible ?

Quelle classe sociale admire-t-il ou rejette-t-il ?

De quoi a-t-il honte ?

À qui pense-t-il devoir ressembler ?

Quelle vie imagine-t-il pouvoir mener ?

Quelle vie refuse-t-il absolument ?

Et surtout, existe-t-il pour lui un avenir suffisamment désirable pour qu’il accepte de grandir ?

Cette dernière question me paraît essentielle.

Car certaines souffrances adolescentes ne sont pas uniquement liées à un passé conflictuel. Elles sont également liées à une pauvreté du futur.

Lorsque rien ne semble possible, lorsque l’avenir paraît déjà écrit ou déjà fermé, le présent peut devenir le seul lieu où éprouver intensément quelque chose.

La prise de risque prend alors une autre signification.

Elle peut être une tentative d’exister là où il devient impossible de se projeter.

IX. Se séparer suppose qu’un ailleurs existe

Nous parlons beaucoup de séparation à l’adolescence.

Mais se séparer suppose qu’il existe quelque part où aller.

Quitter les parents n’a de sens que si le sujet peut investir un ailleurs : une relation, un métier, une ville, un groupe, une pensée, un désir qui lui appartient davantage.

Lorsque cet ailleurs n’existe pas encore, la séparation devient beaucoup plus difficile.

Le jeune peut rester psychiquement collé au monde familial tout en passant son temps à le combattre. Il peut provoquer précisément ceux dont il ne parvient pas à se détacher.

La violence de certaines oppositions adolescentes ne témoigne pas toujours d’une séparation réussie. Elle révèle parfois au contraire combien le sujet demeure dépendant de l’objet qu’il attaque.

C’est pourquoi l’enjeu thérapeutique ne consiste pas simplement à favoriser la rupture avec les parents.

Il s’agit d’aider le jeune à construire un espace psychique dans lequel quelque chose puisse devenir véritablement sien.

X. « Leurs enfants après eux »

Le titre choisi par Nicolas Mathieu dit déjà une part essentielle de ce qui traverse son œuvre.

Les enfants viennent après eux.

Après les parents, bien sûr, mais également après leurs attentes, leurs défaites, leurs rêves, leurs humiliations, leurs espoirs de promotion sociale et leurs renoncements.

Ils arrivent dans un monde qui les précède et dans lequel une place a déjà commencé à se dessiner pour eux.

L’adolescence pourrait alors être comprise comme le moment où le sujet découvre cette place et commence à la contester.

Il comprend qu’il est l’enfant de quelqu’un, qu’il appartient à une histoire et qu’il hérite d’une position dans le monde. Mais il commence simultanément à vouloir quelque chose qui ne soit pas entièrement déterminé par cet héritage.

C’est dans cet écart que surgit le désir adolescent.

Ce désir peut être excessif, maladroit, amoureux, sexuel, violent ou grandiose. Il contient pourtant une fonction essentielle : il tente d’ouvrir une brèche dans ce qui semblait déjà écrit.

À travers ses adolescents, Nicolas Mathieu nous rappelle donc quelque chose de très important pour la clinique : grandir ne consiste pas seulement à quitter l’enfance. Il faut encore parvenir à ne pas devenir uniquement l’enfant que les autres avaient imaginé.

Et peut-être est-ce cela, au fond, que l’adolescent vient éprouver contre le monde adulte : la possibilité qu’une histoire qui a commencé avant lui ne décide pas entièrement de celle qu’il va

Via Dominique Krischel💡 Petit rappel : la thérapie n’a pas réponse à tout:Elle peut faire beaucoup de choses, mais certa...
12/08/2026

Via Dominique Krischel

💡 Petit rappel : la thérapie n’a pas réponse à tout:

Elle peut faire beaucoup de choses, mais certaines ne relèvent tout simplement pas d’un travail sur soi.
Elle peut aider, soutenir, accompagner, réparer certaines blessures.
Mais elle ne peut pas tout résoudre, tout effacer, ni rendre supportable ce qui ne devrait pas l’être.
Et parfois, le rappeler évite aussi de faire porter à la personne la responsabilité de situations qui la dépassent.
Et vous, qu’est-ce que vous ajouteriez à cette liste ?

Les enfants ne découvrent pas avec l'agression que leurs parents ne les protégeaient pas.L'agression n’est pas seulement...
12/08/2026

Les enfants ne découvrent pas avec l'agression que leurs parents ne les protégeaient pas.
L'agression n’est pas seulement physique et résulte souvent d’une atmosphère, de l'accumulation d'un ensemble de critères, de situations pouvant mener à une agression.

Quand les parents ne sont plus un abri
L’enfant agressé et la parole déjà exilée

Lorsqu’un enfant subit une agression, nous imaginons spontanément qu’il cherchera refuge auprès de ses parents. Qu’il courra vers eux, qu’il parlera, qu’il demandera protection. Et lorsqu’il se tait, lorsqu’il dissimule, lorsqu’il continue à vivre comme si rien ne s’était passé, une question revient : pourquoi n’a-t-il rien dit ?

Mais cette question risque de commencer l’histoire trop t**d.

Elle suppose que les parents constituaient, avant l’agression, un lieu d’accueil possible. Elle suppose que l’enfant se savait écouté, cru, protégé. Elle suppose que sa parole avait déjà trouvé une adresse.

Or de nombreux enfants ne découvrent pas, au moment de l’agression, que leurs parents ne peuvent pas les protéger. Ils le savaient parfois déjà.

Leur silence ne commence pas avec l’événement traumatique. Il prend appui sur une expérience plus ancienne : celle d’une parole minimisée, interrompue, corrigée, soupçonnée ou retournée contre eux.

I. Avant l’agression, quelle place occupait l’enfant ?

Pour comprendre pourquoi un enfant ne cherche pas d’abri dans la relation à ses parents, il faut se demander quelle place il occupait auprès d’eux avant que l’agression ne survienne.

Était-il celui que l’on consolait ou celui qui devait consoler ?

Était-il autorisé à avoir peur, ou devait-il rassurer les adultes ?

Pouvait-il se montrer vulnérable, ou avait-il appris à ne pas faire de vagues ?

Certains enfants sont très tôt installés dans une place de soutien. Ils deviennent les confidents d’une mère fragile, les médiateurs d’un couple en conflit, les gardiens de l’équilibre familial. Ils comprennent que leurs émotions risquent de désorganiser davantage des parents déjà débordés.

Ils apprennent alors à protéger ceux qui auraient dû les protéger.

Dans cette organisation, venir raconter une agression ne signifie pas seulement révéler ce qui s’est passé. Cela signifie imposer aux parents une douleur supplémentaire, provoquer leur effondrement, leur colère ou leur culpabilité. L’enfant ne cherche donc pas un abri auprès d’eux parce qu’il se vit lui-même comme leur abri.

D’autres occupent une place plus discrète : celle de l’enfant sage, autonome, raisonnable, qui ne pose jamais de problème. Ils ont été aimés pour leur capacité à ne rien demander. Leur silence est devenu une condition implicite du lien.

Dire l’agression reviendrait à perdre cette identité rassurante.

Ils ne seraient plus l’enfant sans problème. Ils deviendraient celui par lequel le désordre arrive.

II. Une parole déjà frappée du doute

Avant même l’agression, l’enfant a parfois fait l’expérience que sa parole ne produisait aucun effet.

Il a parlé d’une peur, et on lui a répondu qu’il exagérait.

Il a décrit une humiliation, et on lui a conseillé de ne pas être si susceptible.

Il a signalé le comportement inquiétant d’un adulte, et on lui a expliqué qu’il avait mal compris.

Il a dit non, et son refus a été traité comme un caprice.

Ainsi se construit progressivement une parole frappée du doute.

L’enfant finit par intérioriser le soupçon qui pesait sur lui. Il ne sait plus seulement si les adultes le croiront. Il ne sait plus lui-même s’il a le droit de croire ce qu’il a ressenti.

« Peut-être que ce n’était pas si grave. »

« Peut-être que j’ai mal compris. »

« Peut-être que c’est de ma faute. »

« Peut-être qu’on va penser que je mens. »

L’agression trouve alors un terrain psychique déjà fragilisé. Non parce que l’enfant en serait responsable ou parce que son histoire familiale expliquerait le passage à l’acte de l’agresseur. La responsabilité appartient toujours à celui qui agresse. Mais l’agresseur peut exploiter une faille préexistante : la difficulté de l’enfant à reconnaître sa perception comme légitime.

Lorsque l’enfant a appris que les adultes savent toujours mieux que lui ce qu’il ressent, il lui devient très difficile d’opposer son expérience à la parole d’un adulte.

III. L’exil de l’innocence

On parle souvent de l’agression comme du moment où l’enfant perd son innocence. Pourtant, pour certains enfants, cette innocence avait déjà commencé à s’effriter.

Elle s’était retirée au fil des secrets familiaux, des violences tues, des conflits dont ils étaient témoins, des responsabilités qu’ils avaient dû assumer trop tôt.

L’innocence ne signifie pas l’ignorance. Elle désigne aussi la possibilité de croire que l’adulte protégera, que le monde possède des limites, que la peur peut être déposée quelque part.

Certains enfants vivent déjà dans un monde où aucune protection ne semble durable.

Ils savent que les adultes mentent.

Ils savent qu’ils peuvent perdre le contrôle.

Ils savent que les apparences familiales doivent être préservées.

Ils savent surtout qu’il existe des vérités qu’il vaut mieux ne pas dire.

L’agression ne les fait donc pas seulement sortir de l’enfance. Elle confirme une connaissance ancienne : il n’existe aucun lieu où déposer ce qui leur arrive.

L’enfant est alors doublement exilé. Exilé de son corps, devenu lieu d’effraction, et exilé de la parole, faute d’un autre capable de la recevoir.

IV. Protéger la famille en gardant le secret

Le silence de l’enfant peut constituer une tentative désespérée de préserver son monde.

Parler risque de faire éclater la famille, surtout lorsque l’agresseur est un proche, un parent, un frère, un grand-parent, un ami de la famille ou une personne investie de confiance.

L’enfant pressent les conséquences possibles de sa révélation.

Il imagine la colère.

Il redoute qu’on lui demande de choisir.

Il craint de faire souffrir un parent attaché à l’agresseur.

Il peut aussi avoir entendu que la famille avait déjà traversé trop d’épreuves, qu’il ne fallait pas ajouter de problèmes, que certaines choses devaient rester entre soi.

Le secret prend alors une fonction paradoxale. Il détruit l’enfant intérieurement, mais il lui donne l’impression de sauver ce qui reste de son univers.

Il ne se tait pas parce qu’il ne souffre pas. Il se tait parce qu’il croit parfois que sa parole serait plus destructrice encore que ce qu’il a subi.

Cette croyance révèle la place impossible qui lui a été assignée : celle d’un enfant responsable de la survie psychique des adultes.

V. La peur de perdre l’amour

L’enfant ne craint pas seulement de ne pas être cru. Il craint aussi de ne plus être aimé.

Si l’agression s’est accompagnée d’excitation corporelle, de sidération, de soumission ou d’une absence de résistance, il peut se sentir profondément coupable. Il ne dispose pas encore des mots lui permettant de comprendre que le corps peut réagir sans consentir, que la peur peut immobiliser, que la dépendance à l’adulte rend parfois toute opposition impossible.

Il imagine alors que ses parents découvriront en lui quelque chose de mauvais, de sale ou de complice.

Cette honte est d’autant plus puissante que son environnement familial valorisait la pureté, l’obéissance, la maîtrise ou les apparences.

L’enfant peut penser :

« Ils ne me regarderont plus de la même manière. »

Il préfère parfois conserver l’amour de ses parents sous la forme fragile qu’il connaît plutôt que de risquer de le perdre en révélant ce qu’il a subi.

Son silence est alors une tentative de rester l’enfant qu’il était dans leur regard.

VI. Lorsque les parents ne peuvent pas entendre

Il ne s’agit pas de désigner tous les parents comme responsables du silence de leur enfant. Certains auraient pu entendre, croire et protéger, mais l’enfant ne pouvait pas encore le savoir. D’autres sont eux-mêmes pris dans des mécanismes de déni, de sidération ou de dépendance.

Cependant, accueillir la parole d’un enfant ne consiste pas seulement à l’aimer. Il faut pouvoir supporter que cette parole transforme la réalité familiale.

Croire l’enfant peut obliger à renoncer à l’image d’un proche.

À reconnaître que l’on n’a pas vu.

À accepter d’avoir été trompé.

À affronter la justice, le conflit, la honte sociale ou l’effondrement d’un couple.

Certains parents cherchent alors, consciemment ou non, à réduire la portée de ce qui est dit.

« Tu es sûr ? »

« Pourquoi n’as-tu pas crié ? »

« Pourquoi ne nous l’as-tu pas dit plus tôt ? »

« Il n’aurait jamais fait cela. »

Ces questions peuvent paraître légitimes aux adultes. Pour l’enfant, elles confirment que sa parole est mise en accusation.

On lui demande déjà de prouver ce qu’il vient à peine de réussir à nommer.

VII. La clinique : rendre une adresse à la parole

La rencontre clinique peut devenir le lieu où l’enfant, parfois devenu adulte, éprouve pour la première fois que sa parole n’a pas à se défendre avant d’être entendue.

Il ne s’agit pas de lui arracher un récit ni de rechercher à tout prix la vérité factuelle derrière chaque silence. Il s’agit de lui restituer une position de sujet.

Cela demande de ne pas précipiter les mots.

De ne pas interpréter trop vite.

De respecter les détours, les contradictions, les oublis et les reprises.

La parole traumatique n’arrive pas toujours sous la forme d’un récit organisé. Elle surgit dans une sensation, un cauchemar, une peur sans objet, une difficulté à être touché, une colère inexplicable, une rupture dans le cours de l’existence.

Le clinicien ne devient pas celui qui sait à la place du sujet. Il devient celui auprès de qui le sujet peut progressivement cesser de douter de sa propre expérience.

Car le traumatisme ne réside pas seulement dans ce qui a été subi. Il se prolonge dans l’impossibilité de faire reconnaître que cela a eu lieu et que cela a produit une effraction.

VIII. Construire l’abri qui a manqué

Lorsqu’un enfant ne s’est pas tourné vers ses parents après une agression, il serait injuste de conclure qu’il ne leur faisait pas confiance ou qu’il ne les aimait pas.

Il faut entendre une question plus profonde : avait-il appris que quelqu’un pouvait le protéger sans lui demander, en retour, de protéger cette personne ?

Avait-il déjà fait l’expérience qu’un adulte pouvait accueillir sa peur sans s’effondrer ?

Pouvait-il dire non sans risquer de perdre l’amour ?

Sa parole avait-elle une valeur avant qu’elle ne porte l’insupportable ?

L’enfant agressé ne cherche pas toujours un abri parce que, pour chercher un abri, il faut d’abord croire qu’un abri existe.

Lorsque cette croyance a été détruite trop tôt, il ne reste parfois que le silence, le retrait ou une étrange adaptation à l’inacceptable.

Le travail clinique consiste alors à rouvrir un lieu que le sujet croyait définitivement fermé : un lieu où ce qui a été vécu peut être nommé sans être immédiatement contesté, où la honte peut changer de camp, où l’enfant n’a plus à porter la protection des adultes.

Un lieu, enfin, où sa parole cesse d’être une menace pour devenir une possibilité de retour vers lui-même.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

Transformer l'impuissance pour supporter l'insupportable.Comprendre que je peux aimer l'autre sans parvenir à le/la guér...
08/08/2026

Transformer l'impuissance pour supporter l'insupportable.
Comprendre que je peux aimer l'autre sans parvenir à le/la guérir.
Arriver en séance personnelle non pas avec son armure rutilante, mais arriver avec sa confusion, ses contradictions.
Apprendre peu à peu à survivre aux catastrophes...

Sauver sa mère pour ne pas tomber hors du monde
Quand renoncer à sauver l’autre fait vaciller l’abri psychique

Je me souviens de son entrée dans le cabinet.

Une jeune femme profondément touchante, tout entière mobilisée autour des autres. Elle semblait attentive au moindre vacillement, toujours prête à soutenir, à comprendre, à chercher une solution. Elle percevait rapidement les fragilités de ceux qu’elle rencontrait et trouvait presque immédiatement la place depuis laquelle elle pourrait les aider.

Elle avait appris à se rendre indispensable.

Cette disponibilité aurait pu être simplement généreuse. Mais quelque chose, dans l’intensité de son engagement, disait qu’il ne s’agissait pas seulement de bonté. Elle ne venait pas librement vers l’autre : elle semblait appelée, requise, presque assignée à répondre.

Derrière chacun de ces autres, il y avait toujours la même.

Sa mère.

Une mère alcoolique qu’elle soutenait depuis des années. Une mère qu’elle surveillait, protégeait, relevait, excusait, accompagnait. Elle cherchait des médecins, proposait des soins, absorbait les crises et réparait les conséquences des rechutes. Elle tentait de limiter les dégâts, de préserver les apparences, d’empêcher que le monde ne s’effondre davantage.

Elle ne soutenait pas seulement sa mère.

Elle soutenait le monde autour d’elle.

Et lorsqu’un jour elle comprit qu’elle ne pourrait pas la sauver, ce ne fut pas un simple constat. Ce fut une onde de choc. Car renoncer à sauver sa mère lui faisait perdre son sentiment de puissance, mais aussi la confiance qu’elle avait placée dans sa capacité à résoudre les difficultés.

Si elle ne pouvait plus sauver l’autre, sur quoi pouvait-elle encore s’appuyer ?

I. La privation d’une identification rassurante

Un enfant ne se construit pas seulement à partir de ce qu’on lui dit. Il se construit en s’identifiant à des adultes dont la présence lui donne une certaine représentation du monde.

L’adulte suffisamment stable transmet silencieusement à l’enfant :

« Tu peux te reposer. »

« Le monde ne s’effondre pas lorsque tu fermes les yeux. »

« Quelqu’un veille pendant que tu grandis. »

La mère alcoolisée ne pouvait pas toujours offrir cette continuité. Elle pouvait être là puis disparaître psychiquement. Être aimante puis inaccessible. Promettre puis ne plus tenir sa parole. Se présenter comme celle qui protège tout en devenant celle qu’il fallait protéger.

La jeune femme avait ainsi été privée d’une identification maternelle rassurante.

Elle ne pouvait pas regarder sa mère et se dire :

« Je pourrai devenir comme elle. »

L’image maternelle n’offrait ni stabilité ni refuge. Elle devenait au contraire une source d’inquiétude. S’identifier à cette mère, c’était risquer de devenir celle qui chute, celle qui perd le contrôle, celle qui disparaît dans l’alcool.

Il lui fallait donc construire une identification opposée.

Elle ne serait pas celle qui tombe.

Elle serait celle qui tient.

Elle ne serait pas celle que l’on doit secourir.

Elle serait celle qui sauve.

La puissance ne constituait pas ici un simple trait de caractère. Elle venait combler une privation identificatoire. Faute d’avoir pu s’identifier à un adulte protecteur, elle s’était identifiée à la fonction même de protection.

Elle n’avait pas reçu l’abri.

Elle était devenue l’abri.

II. Grandir sans abri psychique

L’abri psychique ne se confond pas avec une maison ni avec la présence matérielle d’un parent. Il se constitue lorsque l’enfant peut déposer une partie de ses peurs dans un autre qui ne s’effondre pas sous leur poids.

Lorsque cet autre est lui-même imprévisible, l’enfant ne peut pas véritablement s’y remettre.

Il reste en alerte.

La jeune femme avait grandi dans un monde où la sécurité pouvait se défaire à tout moment. Elle avait appris à reconnaître les signes qui précédaient les crises : une manière de parler, un regard, un silence, une démarche, une porte refermée différemment.

Elle observait sa mère comme on observe un ciel menaçant.

L’enfant n’avait pas la possibilité de ne pas savoir. Elle devait prévoir.

Cette vigilance avait pu devenir une forme d’intelligence aiguë des atmosphères. Mais elle était d’abord le produit d’une insécurité fondamentale. Derrière sa finesse clinique spontanée, derrière sa capacité à percevoir immédiatement ce qui n’allait pas chez les autres, se trouvait une enfant qui avait dû détecter le danger avant qu’il ne devienne incontrôlable.

Elle ne disposait pas d’un monde auquel faire confiance.

Le monde devait être surveillé.

III. Quand le monde devient hostile

La répétition des ruptures, des promesses déçues et des transformations imprévisibles de la mère installe un fond particulier dans le rapport au monde.

Quelque chose peut toujours arriver.

Quelqu’un peut toujours basculer.

Une parole rassurante peut toujours cacher une menace.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une paranoïa constituée au sens psychiatrique. Il s’agit plutôt d’un terrain persécutif, d’une disposition à vivre l’environnement comme potentiellement hostile.

Lorsque l’enfant ne peut pas compter sur la continuité de l’autre, il apprend à chercher ce qui pourrait lui échapper. Il scrute les intentions. Il anticipe les retournements. Il imagine les conséquences. Il tente de maîtriser ce qui demeure imprévisible.

La jeune femme pouvait se montrer très sensible à l’injustice, au rejet ou à l’indifférence. Elle repérait rapidement les manquements des autres, mais elle les excusait tout aussi rapidement, comme si elle devait à la fois se protéger de leur hostilité et préserver le lien avec eux.

Cette oscillation disait quelque chose de son histoire.

L’autre pouvait devenir dangereux.

Mais perdre l’autre semblait plus dangereux encore.

Elle ne pouvait donc ni s’abandonner à lui ni véritablement s’en séparer. Elle devait rester proche tout en demeurant en alerte.

IV. L’alcool comme tiers traumatique

Entre la mère et la fille, il y avait toujours l’alcool.

L’alcool était le troisième élément de la relation. Mais il ne s’agissait pas d’un tiers symbolique susceptible de séparer, d’ordonner et de limiter la confusion. Il s’agissait d’un tiers réel, intrusif, traumatique.

L’alcool prenait la mère.

Il la rendait absente, méconnaissable ou inaccessible. Il s’interposait dans la relation tout en exigeant que la fille demeure entièrement mobilisée autour de lui.

Tout passait par l’alcool :

Les inquiétudes.

Les appels.

Les disputes.

Les promesses.

Les périodes d’accalmie.

Les rechutes.

Les tentatives de soin.

L’alcool séparait la mère de sa fille, mais il les maintenait également attachées l’une à l’autre. Il créait une distance tout en renforçant l’emprise.

Il devenait l’objet autour duquel la relation s’organisait.

La fille ne pouvait pas simplement rencontrer sa mère. Elle rencontrait une mère prise par un objet plus puissant qu’elle. Elle devait se mesurer à cet objet, lutter contre lui, tenter de lui arracher la mère.

Mais elle perdait toujours.

L’alcool revenait.

Il occupait la place d’un tiers sans en remplir la fonction symbolique. Au lieu d’introduire une séparation structurante, il produisait une effraction répétée. Il ne disait pas :

« Tu n’es pas tout pour ta mère et ta mère n’est pas tout pour toi. »

Il imposait :

« Ta mère peut disparaître à tout moment, et tu dois rester là pour tenter de la ramener. »

V. L’absence d’un tiers qui limite

Dans la perspective lacanienne, le tiers ne désigne pas seulement une personne extérieure à la relation. Il désigne une fonction de séparation. Quelque chose doit venir signifier à l’enfant qu’il n’est ni la cause unique du désir de sa mère, ni celui qui doit combler son manque.

Un tiers symbolique vient introduire une limite :

La mère désire ailleurs.

L’enfant ne peut pas tout pour elle.

L’enfant n’a pas à la sauver.

Dans l’histoire de cette jeune femme, cette limite n’avait pas pu s’inscrire suffisamment. Aucun tiers n’était venu dégager l’enfant de la responsabilité imaginaire de maintenir sa mère en vie.

L’alcool avait occupé la scène, mais il ne faisait pas loi. Il ne séparait pas la fille de la mère. Il les enfermait dans une relation où la fille se sentait toujours davantage requise.

Faute d’un tiers symbolique solide, elle avait tenté d’incarner elle-même la limite.

Elle surveillait les consommations.

Elle posait les conditions.

Elle organisait les soins.

Elle rappelait les rendez-vous.

Elle tentait de dire à sa mère ce qu’elle devait faire ou ne pas faire.

Elle essayait de produire par sa volonté la loi qui avait manqué.

Mais une fille ne peut pas devenir à elle seule la loi de sa mère. Elle ne peut pas être simultanément l’enfant, le parent, le médecin, le gardien et le tiers séparateur.

Cette multiplication des fonctions l’épuisait, tout en renforçant sa croyance qu’elle devait continuer.

VI. La puissance comme défense contre le trauma

Le traumatisme ne réside pas seulement dans un événement spectaculaire. Il peut se constituer dans la répétition d’une expérience pour laquelle l’enfant ne dispose d’aucun recours psychique suffisant.

La mère qui change sous l’effet de l’alcool devient une figure familière et pourtant étrangère.

La même personne est là, mais elle n’est plus tout à fait la même.

L’enfant ne sait pas à laquelle des deux s’adresser.

La mère aimante reviendra-t-elle ?

La mère alcoolisée entend-elle encore ce qu’on lui dit ?

Le danger est-il terminé ou seulement suspendu ?

Face à cette incertitude, l’activité devient une défense.

Faire quelque chose permet de ne pas être entièrement livré à ce qui arrive. Téléphoner, chercher, vérifier, ranger, cacher, calmer ou accompagner donnent au sujet l’impression qu’il existe encore une prise possible sur le réel.

La puissance protège de la terreur.

La jeune femme ne se disait pas nécessairement :

« Je suis toute-puissante. »

Elle se disait :

« Il doit bien y avoir une solution. »

Mais derrière cette conviction se trouvait une nécessité vitale :

« Il faut qu’une solution existe, sinon je suis de nouveau l’enfant sans recours dans un monde sans abri. »

Sa confiance ne reposait donc pas sur la possibilité d’être aidée. Elle reposait sur sa capacité à tout affronter elle-même.

Elle ne faisait pas confiance au monde.

Elle faisait confiance à son aptitude à le contrôler.

VII. Sauver l’autre pour maintenir une représentation de soi

Auprès de sa mère, la jeune femme avait construit une identité.

Elle était celle qui ne cédait pas.

Celle qui restait présente.

Celle qui cherchait encore lorsque les autres avaient renoncé.

Cette position lui donnait une valeur et une cohérence. Elle transformait l’impuissance de l’enfant en mission.

Elle ne subissait plus seulement l’alcoolisme de sa mère : elle le combattait.

Cette transformation défensive avait été psychiquement précieuse. Elle lui avait permis de ne pas s’effondrer. Mais elle l’enfermait désormais dans un mode de relation répétitif.

Elle retrouvait autour d’elle des personnes fragiles, indisponibles, dépendantes ou en difficulté. Chacune semblait différente et pourtant chacune lui proposait la même place.

Sauver.

Comprendre.

Patienter.

Excuser.

Réparer.

Elle rencontrait chaque fois un autre nouveau, mais elle rejouait toujours la même scène.

Derrière chacun, il y avait encore la mère.

Et derrière la mère, il y avait l’enfant privée d’un adulte auquel elle aurait pu s’identifier sans crainte.

Elle tentait de produire chez les autres la transformation qu’elle n’avait pas pu obtenir chez sa mère. Si l’un d’eux allait mieux grâce à elle, alors peut-être la scène primitive du désastre pourrait-elle enfin connaître une autre fin.

Cette fois, son amour triompherait.

Cette fois, elle ne serait pas impuissante.

Cette fois, l’autre choisirait la vie.

VIII. La chute de celle qui croyait pouvoir tenir

Puis vint le moment où elle ne put plus.

Une nouvelle rechute, une nouvelle crise ou simplement l’épuisement accumulé au fil des années. L’événement actuel importait, mais il contenait tous les précédents.

Elle comprit qu’elle ne sauverait pas sa mère.

Cette phrase ne produisit pas immédiatement de soulagement. Elle traversa son organisation psychique comme une onde de choc.

Renoncer à sauver sa mère, c’était perdre la fonction autour de laquelle elle s’était construite.

C’était également perdre l’illusion selon laquelle le monde restait maîtrisable à condition de faire suffisamment d’efforts.

Si sa mère pouvait continuer à boire malgré tout ce qu’elle avait tenté, alors la volonté n’était pas souveraine.

L’amour n’était pas tout-puissant.

L’intelligence ne résolvait pas tout.

La présence ne garantissait rien.

Cette découverte l’atteignait bien au-delà de la relation maternelle. Elle ébranlait la confiance qu’elle avait placée dans sa capacité à surmonter les obstacles.

Elle ne se demandait pas seulement :

« Comment vais-je vivre avec une mère que je ne peux pas sauver ? »

Elle se demandait :

« Qui suis-je si je ne peux pas résoudre ce qui arrive ? »

IX. Renoncer, c’est perdre un abri avant d’en construire un autre

On présente parfois le renoncement à la toute-puissance comme une libération. Mais, dans la clinique, il commence souvent par une perte.

La toute-puissance avait été un abri.

Un abri coûteux, épuisant, parfois illusoire, mais un abri tout de même.

Elle permettait à la jeune femme de croire que le danger pouvait être contenu. Lorsqu’elle y renonçait, elle retrouvait d’abord le monde hostile de son enfance.

Un monde dans lequel la mère pouvait se perdre.

Un monde dans lequel aucun adulte ne garantissait la sécurité.

Un monde dans lequel rien ne pouvait empêcher certains événements d’advenir.

Elle se disait résignée.

Le terme disait la douleur de cette étape. Elle ne choisissait pas encore librement une autre position. Elle capitulait devant un réel qui résistait à toutes ses tentatives.

Le renoncement faisait alors surgir une angoisse profonde : si elle cessait de surveiller, la catastrophe se produirait peut-être. Et si elle se produisait, elle pourrait être tenue pour responsable de ne pas l’avoir empêchée.

La culpabilité venait maintenir le lien là où la séparation menaçait.

« Si je ne fais rien et qu’elle meurt, pourrai-je vivre avec cela ? »

Cette question ne pouvait pas être balayée par une injonction à prendre de la distance. Il fallait entendre le traumatisme auquel elle renvoyait.

Cesser de sauver sa mère revenait, psychiquement, à abandonner l’enfant qu’elle avait été au milieu du danger.

X. Une clinique de la persécution et de la culpabilité

Lorsque le tiers symbolique fait défaut, la limite est difficilement vécue comme une loi commune. Elle risque d’être ressentie comme une violence exercée par l’un contre l’autre.

Dire non devient persécuteur.

Ne pas répondre devient cruel.

Ne pas intervenir devient coupable.

La jeune femme pouvait vivre toute demande de séparation comme un reproche adressé à son amour. Prendre soin d’elle-même semblait signifier qu’elle condamnait sa mère.

Le terrain persécutif se rejouait alors dans les relations :

Soit elle sauvait l’autre.

Soit elle devenait mauvaise.

Soit elle se sacrifiait.

Soit elle abandonnait.

Il n’existait pas encore de troisième position.

La logique restait binaire, imaginaire, sans médiation suffisante. L’autre était sauvé ou perdu. Présent ou absent. Aimant ou hostile. Elle-même était toute-puissante ou inutile.

Le travail clinique consistait précisément à ouvrir un espace entre ces termes.

On peut aimer quelqu’un sans pouvoir le guérir.

On peut se retirer d’une scène sans souhaiter la mort de l’autre.

On peut poser une limite sans devenir persécuteur.

On peut ne pas répondre à tout sans faire disparaître le lien.

XI. Ce que Lacan permet d’entendre

Lacan rappelle que le manque ne peut pas être comblé. Le sujet se constitue à partir de cette impossibilité, et non par sa suppression.

Or cette jeune femme avait organisé son existence autour de la tentative de combler le manque de sa mère.

Elle devait apaiser ce qui la faisait boire.

Réparer ses blessures.

Remplir ses vides.

L’empêcher de se détruire.

Mais elle ne pouvait pas devenir l’objet qui manquerait enfin à sa mère et rendrait l’alcool inutile. Aucune présence filiale, aussi aimante soit-elle, ne peut répondre entièrement à l’énigme du désir d’un autre.

La reconnaître n’est pas condamner la mère. C’est dégager la fille d’une responsabilité impossible.

L’alcool faisait écran au manque tout en l’approfondissant. Il proposait à la mère une jouissance qui échappait au lien et à la parole. La fille, confrontée à cette jouissance, tentait de réintroduire de la raison, du soin et de la maîtrise.

Mais la jouissance de l’autre ne se gouverne pas depuis l’extérieur.

La fille ne pouvait pas devenir le symptôme réparateur de sa mère.

Elle ne pouvait pas non plus devenir le Nom-du-Père, la loi ou le tiers qui aurait manqué à la structure familiale. Elle pouvait seulement commencer à reconnaître que cette fonction ne lui appartenait pas.

Ce déplacement était immense.

Il ne s’agissait plus de demander :

« Comment faire pour que ma mère cesse de boire ? »

Mais :

« Pourquoi ma vie entière dépend-elle encore de ce que ma mère fait de la sienne ? »

XII. Le cabinet comme premier abri non soumis au sauvetage

Dans le cabinet, il ne s’agissait pas de lui conseiller sèchement de lâcher prise.

Une telle formule aurait répété la violence du monde auquel elle avait été confrontée. On lui aurait encore demandé de résoudre rapidement ce qui l’avait constituée.

Il fallait accueillir celle qui arrivait sans solution.

Celle qui ne pouvait plus tenir.

Celle qui ne savait plus comment aimer sa mère sans se perdre avec elle.

Elle avait besoin de faire l’expérience d’un lieu où elle ne serait pas responsable de maintenir l’autre debout. Elle n’avait pas à rassurer l’analyste, à organiser la séance, à produire une compréhension brillante ni à démontrer qu’elle avançait.

Elle pouvait entrer avec sa confusion, son ambivalence, sa colère et sa honte.

Elle pouvait aimer sa mère et souhaiter ne plus la voir.

Elle pouvait craindre sa mort et désirer échapper à son emprise.

Elle pouvait se sentir soulagée par l’éloignement et immédiatement coupable de ce soulagement.

Le cabinet devenait alors un premier abri qui ne lui demandait pas d’être elle-même l’abri.

Un lieu dans lequel un tiers pouvait commencer à exister.

Non pas un tiers qui déciderait à sa place, mais une parole séparatrice susceptible de distinguer ce qui appartenait à la mère et ce qui appartenait à la fille.

XIII. Devenir responsable de sa vie, non de celle de l’autre

Renoncer à sauver sa mère ne signifiait pas devenir indifférente.

Cela signifiait déplacer la responsabilité.

Elle n’était pas responsable du désir de boire de sa mère.

Elle n’était pas responsable de ses refus de soin.

Elle n’était pas responsable de ce qui, chez sa mère, échappait à tous.

Elle pouvait être responsable de ses propres décisions, de ses limites, de sa manière de répondre ou de ne pas répondre.

Ce passage de la toute-puissance à la responsabilité est essentiel.

La toute-puissance affirme :

« Tout dépend de moi. »

L’impuissance dépressive répond :

« Je ne peux rien. »

La responsabilité ouvre une autre voie :

« Je ne peux pas tout, mais je peux répondre de la place que j’occupe. »

Cette position introduit enfin du tiers.

Elle sépare sans rompre nécessairement.

Elle limite sans condamner.

Elle reconnaît l’existence de l’autre comme sujet, y compris lorsque ses choix demeurent douloureux ou destructeurs.

XIV. Retrouver une confiance qui ne soit plus une puissance

La jeune femme avait longtemps confondu confiance et maîtrise.

Avoir confiance signifiait pouvoir anticiper, comprendre et résoudre. Lorsque ses solutions échouaient, elle ne perdait pas seulement un combat : elle perdait confiance en elle.

Il lui fallait découvrir une confiance différente.

Non plus la certitude de pouvoir empêcher les catastrophes, mais la possibilité de ne pas disparaître lorsqu’elles se produisent.

Non plus la conviction de pouvoir sauver l’autre, mais la capacité à survivre à ce qui lui échappe.

Non plus devenir l’abri de tous, mais consentir à chercher elle-même un abri.

Cette confiance-là est moins spectaculaire. Elle ne donne pas le sentiment exaltant de pouvoir tout affronter. Elle accepte la dépendance, la limite et le besoin de l’autre.

Elle permet de dire :

« Je ne sais pas. »

« Je ne peux pas seule. »

« Cela ne m’appartient pas. »

« J’ai besoin que quelqu’un soit là pour moi. »

Ces paroles, apparemment simples, étaient pour elle plus difficiles que tous les actes de sauvetage.

XV. Ne plus se sacrifier à l’objet perdu

La mère qu’elle tentait de sauver n’était pas seulement la mère réelle. Elle était aussi la mère espérée, celle qui aurait pu redevenir stable, protectrice et disponible.

Chaque tentative contenait une promesse silencieuse :

Si sa mère guérissait, l’enfance pourrait peut-être être réparée.

La fille pourrait enfin recevoir ce qu’elle avait donné.

Elle pourrait cesser de veiller.

Mais aucune guérison présente ne peut effacer ce qui n’a pas été reçu dans l’enfance. Renoncer à sauver sa mère supposait donc également de faire le deuil de la mère qui aurait dû offrir un abri.

Ce deuil ne supprimait pas l’amour.

Il séparait l’amour de l’attente de réparation.

La jeune femme pouvait continuer à aimer sa mère sans lui demander de transformer rétroactivement son histoire. Elle pouvait reconnaître la privation qu’elle avait vécue sans passer le reste de sa vie à tenter de l’annuler.

XVI. Ne plus sauver pour commencer à habiter le monde

Renoncer à sauver l’autre lui faisait perdre une puissance.

Mais cette puissance était construite sur une peur : celle de retomber dans un monde hostile, sans adulte protecteur et sans tiers.

Le travail analytique ne consistait donc pas à lui retirer brutalement sa défense. Il consistait à comprendre ce qu’elle avait protégé et à lui permettre de construire un autre abri psychique.

Peu à peu, elle pouvait découvrir que prendre soin ne signifiait pas se sacrifier.

Que soutenir ne signifiait pas porter.

Qu’aimer ne donnait aucun pouvoir absolu sur la vie de l’autre.

Et que l’échec à sauver sa mère ne disait rien de la valeur de son amour.

Elle ne sauverait peut-être pas sa mère.

Elle ne réparerait pas l’enfance.

Elle ne rendrait pas le monde parfaitement sûr.

Mais elle pouvait commencer à ne plus vivre dans l’attente permanente de la catastrophe.

Elle pouvait cesser d’être la gardienne d’un monde qui menaçait sans cesse de s’écrouler.

Elle pouvait chercher un tiers, une limite, une parole et un lieu où déposer ce qu’elle avait si longtemps porté seule.

Elle pouvait enfin ne plus être l’abri de tous.

Et commencer, elle-même, à habiter le monde.

Joëlle Lanteri — Psychanalyste

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