15/08/2026
Via Dominique Krischel
Un autre point de vue sur l'adolescence avec Joëlle Lanteri psychanalyste à partir du roman de Nicolas Mathieu "leurs enfants après eux".
Le monde avant eux — Nicolas Mathieu ou l’adolescence aux prises avec ce qui est déjà écrit
Joëlle Lanteri — Psychanalyste
Dans Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu ne décrit pas l’adolescence comme un âge simplement traversé par la révolte, l’excitation ou le désir d’indépendance. Il la saisit au contraire dans ce moment beaucoup plus complexe où le sujet commence à percevoir que le monde dans lequel il entre a déjà été organisé par d’autres, que ses parents y occupent une place, que cette place est sociale, économique, affective, et qu’elle risque de devenir, à son insu, une part de son propre destin.
C’est peut-être là que son écriture rencontre particulièrement la clinique. L’adolescent ne se sépare jamais seulement de son père et de sa mère. Il se sépare aussi de l’idée qu’il se faisait d’eux, du monde qu’ils lui avaient présenté, de leurs croyances, de leurs espoirs, mais également de leurs renoncements. Il découvre progressivement que ses parents n’étaient pas seulement ceux qui savaient, qui interdisaient ou qui protégeaient. Ils sont eux-mêmes des sujets pris dans une histoire, une classe sociale, des limitations, des humiliations parfois, et des compromis qu’il commence seulement à apercevoir.
I. L’adolescence comme découverte de la faillibilité adulte
L’enfant a longtemps pu croire que les adultes savaient où ils allaient. Même lorsqu’il les contestait, même lorsqu’il éprouvait leur autorité comme injuste ou contraignante, quelque chose de leur position demeurait encore solidement établi. Ils représentaient un monde déjà constitué, un ensemble de règles, de normes et de significations dans lequel il devait trouver sa place.
À l’adolescence, cette croyance commence à se fissurer.
Le jeune découvre que son père peut être humilié par son travail, que sa mère peut être enfermée dans une existence qu’elle n’a pas véritablement choisie, que l’argent manque, que les couples se défont, que les adultes renoncent à certaines aspirations et qu’ils continuent pourtant à demander à leurs enfants de croire en l’avenir.
Nicolas Mathieu écrit précisément depuis cette fracture. Ses adolescents ne regardent plus seulement leurs parents comme des figures familiales. Ils commencent à comprendre qu’ils appartiennent à un monde social, qu’ils ont eux-mêmes été façonnés par lui et qu’ils transmettent à leurs enfants, sans toujours en avoir conscience, leur propre manière de penser ce qui est possible ou impossible.
La clinique de l’adolescence retrouve ici quelque chose de très familier. Le jeune cesse peu à peu d’imaginer ses parents comme des êtres tout-puissants et découvre leur vulnérabilité. Mais cette désidéalisation ne concerne pas seulement les personnes. Elle atteint aussi le monde qu’ils représentaient.
Lorsque l’adolescent comprend que les adultes eux-mêmes ne maîtrisent pas leur existence, une question nouvelle apparaît : pourquoi faudrait-il leur ressembler ?
II. Ce que les parents transmettent sans le vouloir
Chaque famille transmet bien davantage que des valeurs explicitement formulées. Elle transmet une manière de considérer l’argent, le travail, le mérite, l’amour, l’échec, les études, les autres classes sociales et le droit de désirer.
Certaines familles transmettent l’idée que tout est possible à condition de travailler. D’autres apprennent très tôt à ne pas viser trop haut, à ne pas se faire remarquer, à choisir un métier sûr, à ne pas « se raconter d’histoires ». D’autres encore chargent silencieusement l’enfant de réussir là où les parents pensent avoir échoué.
L’adolescent devient alors le dépositaire d’un désir qui l’a précédé.
Il lui est parfois demandé de faire des études que personne avant lui n’a pu faire, d’obtenir une sécurité économique que les parents n’ont jamais connue, de réparer une mobilité sociale qui n’a pas eu lieu ou, au contraire, de rester suffisamment semblable pour ne pas faire honte à ceux dont il vient.
Cette contradiction est particulièrement sensible chez Nicolas Mathieu, parce que ses personnages ne peuvent jamais entièrement séparer leur désir de leur appartenance sociale. Ils veulent partir, réussir, aimer ailleurs, rencontrer d’autres mondes, mais ce qu’ils emportent avec eux continue de déterminer leur manière de se percevoir.
L’adolescent peut alors éprouver une difficulté particulière : il veut se libérer de ce qui lui a été transmis, tout en restant loyal à ceux qui l’ont transmis.
Cette loyauté inconsciente peut devenir très coûteuse. Certains adolescents n’osent pas réussir au-delà de leurs parents. D’autres affichent au contraire une volonté de rupture radicale qui masque combien ils restent psychiquement attachés au monde qu’ils prétendent fuir.
La séparation ne consiste donc jamais simplement à partir.
Elle suppose de pouvoir reconnaître ce que l’on emporte.
III. « Je ne veux pas de cette vie-là »
Il existe dans de nombreuses adolescences une phrase silencieuse qui pourrait se formuler ainsi : je ne veux pas de cette vie-là.
Le jeune regarde les adultes autour de lui et imagine parfois son avenir à partir de leur propre fatigue. Il voit son père rentrer usé du travail, sa mère renoncer à ce qu’elle aurait souhaité devenir, les difficultés économiques, les conflits conjugaux, les frustrations, et il décide qu’il vivra autrement.
Ce refus peut être extrêmement fécond. Il contient une tentative de différenciation indispensable.
Mais il peut également devenir une illusion de toute-puissance.
L’adolescent croit parfois qu’il suffira de ne pas vouloir ressembler à ses parents pour ne pas leur ressembler. Il ignore encore combien certaines identifications sont profondes et combien l’on peut reproduire, sous une forme différente, précisément ce que l’on voulait éviter.
On rencontre souvent cette situation en clinique. Un adolescent ou un jeune adulte affirme avec force qu’il ne deviendra jamais comme son père, alors que sa manière de se défendre, d’entrer en conflit ou d’éviter la dépendance commence déjà à répéter quelque chose de lui. Une jeune femme refuse radicalement le modèle maternel tout en reproduisant, dans ses choix amoureux ou professionnels, une même forme d’effacement.
Ce qui est refusé consciemment peut rester puissamment actif sur un autre plan.
Nicolas Mathieu ne théorise pas cette répétition. Il la donne à voir. Ses personnages tentent de s’arracher à leur milieu tout en restant profondément marqués par lui.
C’est là que la littérature rejoint la psychanalyse : on ne quitte jamais entièrement le monde dont on vient.
IV. La classe sociale comme réalité psychique
L’un des apports les plus importants de Nicolas Mathieu est de montrer que la classe sociale n’est pas seulement une catégorie sociologique. Elle devient une expérience intime, parfois même une expérience corporelle.
Elle se manifeste dans la manière de parler, dans les vêtements, dans les maisons, dans les voitures, dans les vacances, dans les études possibles, dans la façon dont chacun se sent autorisé ou non à occuper un certain espace.
L’adolescent découvre alors quelque chose qui peut être extrêmement douloureux : tous les mondes ne lui sont pas également accessibles.
Le désir amoureux peut devenir l’occasion brutale de cette découverte.
Désirer quelqu’un qui appartient à un autre milieu signifie parfois désirer également le monde qui l’entoure. La maison familiale, la manière de parler des parents, les études envisagées, les voyages possibles, tout cela devient partie prenante de l’objet amoureux.
L’adolescent croit parfois qu’il désire seulement une personne, alors qu’il désire avec elle une manière différente d’exister.
Cette dimension apparaît constamment dans la clinique. L’amour adolescent n’est pas seulement une rencontre sexuelle ou affective. Il peut devenir une tentative de déplacement social et symbolique.
À travers l’autre, le sujet entrevoit une autre famille, une autre manière d’être adulte, parfois même un autre avenir.
Mais cette ouverture peut également réveiller la honte.
La honte de son milieu.
La honte du père.
La honte de la maison familiale.
La honte de ne pas disposer des mêmes codes.
La honte est un affect extrêmement important à l’adolescence, parce qu’elle surgit précisément au moment où le regard social prend une importance nouvelle. Ce qui était naturel dans l’enfance devient soudain visible depuis l’extérieur.
On commence à voir sa famille avec les yeux des autres.
V. Tous les adolescents n’ont pas le même espace pour essayer
On parle souvent de l’adolescence comme d’un temps d’expérimentation. Il faudrait essayer, se tromper, changer, revenir, prendre des risques puis trouver progressivement sa voie.
Mais cette liberté d’essayer est très inégalement distribuée.
Certaines familles et certains environnements peuvent absorber l’erreur. Une année d’étude ratée, un changement d’orientation, une période de flottement restent des expériences transitoires.
Pour d’autres adolescents, l’erreur devient immédiatement plus lourde. Une mauvaise orientation, une exclusion scolaire, un accident, une dette ou une grossesse peuvent avoir des conséquences beaucoup plus difficiles à réparer.
Nicolas Mathieu saisit cette inégalité avec beaucoup de finesse. Ses adolescents veulent vivre comme tous les adolescents, mais ils ne disposent pas tous des mêmes ressources pour transformer leurs expériences en apprentissage.
Cette question mérite d’être davantage présente dans la clinique. Nous interprétons parfois certaines conduites comme de la toute-puissance, de l’opposition ou de la destructivité sans suffisamment entendre la fragilité sociale dans laquelle elles prennent place.
Un adolescent peut prendre des risques précisément parce qu’il perçoit confusément que son horizon est déjà étroit.
La vitesse, l’alcool, la fête, la transgression deviennent alors des manières momentanées d’élargir un espace qui lui paraît trop fermé.
VI. Le corps comme premier territoire de séparation
Nicolas Mathieu écrit beaucoup les corps adolescents.
Les corps qui transpirent, désirent, se déplacent, s’affrontent, boivent, nagent, font l’amour, prennent des risques.
Ce corps est important parce qu’il devient souvent le premier territoire véritablement soustrait aux parents.
L’adolescent ne peut pas encore toujours penser sa séparation, mais il peut la mettre en acte.
Il part.
Il ferme une porte.
Il prend une moto.
Il monte dans une voiture.
Il rejoint une fête.
Il embrasse quelqu’un.
Il transforme son apparence.
Le déplacement corporel précède parfois l’élaboration psychique.
Ce que l’adolescent ne peut pas encore dire sous la forme « je veux devenir quelqu’un de distinct de vous », il l’exprime par une conduite, un vêtement, une musique, un groupe ou une sexualité.
Il faut être prudent lorsqu’on pathologise trop vite ces manifestations. Elles ne sont pas toujours dirigées contre les parents. Elles constituent souvent les premières expériences concrètes d’une autonomie encore fragile.
L’enjeu clinique devient alors de distinguer ce qui relève d’une expérimentation nécessaire de ce qui témoigne d’un véritable effondrement des limites.
VII. La désillusion et la colère
L’adolescence est également un moment de désillusion politique au sens large.
Le jeune découvre que le monde adulte ne tient pas toujours ses promesses.
On lui dit de travailler, mais il voit des adultes perdre leur emploi.
On lui dit que l’effort sera récompensé, mais il observe des inégalités qui ne doivent rien au mérite.
On lui dit de croire en l’avenir, mais ceux qui l’entourent parlent parfois comme si cet avenir était déjà compromis.
Cette contradiction peut produire une colère qui ne relève pas simplement de l’opposition générationnelle.
L’adolescent ne dit pas seulement : vous m’empêchez de vivre.
Il demande également : pourquoi devrais-je désirer le monde que vous me proposez ?
Cette question devient particulièrement aiguë lorsque les parents eux-mêmes ne semblent plus croire au récit qu’ils transmettent.
Ils veulent que leur enfant réussisse mais ne savent plus très bien ce que signifie réussir.
Ils lui demandent de construire un avenir alors que leur propre expérience a parfois détruit leur confiance dans le monde.
L’adolescent reçoit alors une injonction paradoxale : avance vers ce monde tout en entendant que nous-mêmes n’en sommes pas satisfaits.
VIII. La clinique doit entendre le monde avec le sujet
La psychanalyse a beaucoup travaillé l’adolescence à partir de la séparation, des identifications, de la sexualité, du remaniement narcissique et du rapport aux parents.
Mais Nicolas Mathieu nous rappelle qu’il faudrait aussi entendre l’environnement social comme partie intégrante du conflit psychique.
Lorsque nous recevons un adolescent, il ne suffit pas toujours de demander ce qui s’est joué dans la famille. Il faut également entendre quel monde lui paraît possible.
Que représente pour lui le travail ?
Quel métier lui semble accessible ?
Quelle classe sociale admire-t-il ou rejette-t-il ?
De quoi a-t-il honte ?
À qui pense-t-il devoir ressembler ?
Quelle vie imagine-t-il pouvoir mener ?
Quelle vie refuse-t-il absolument ?
Et surtout, existe-t-il pour lui un avenir suffisamment désirable pour qu’il accepte de grandir ?
Cette dernière question me paraît essentielle.
Car certaines souffrances adolescentes ne sont pas uniquement liées à un passé conflictuel. Elles sont également liées à une pauvreté du futur.
Lorsque rien ne semble possible, lorsque l’avenir paraît déjà écrit ou déjà fermé, le présent peut devenir le seul lieu où éprouver intensément quelque chose.
La prise de risque prend alors une autre signification.
Elle peut être une tentative d’exister là où il devient impossible de se projeter.
IX. Se séparer suppose qu’un ailleurs existe
Nous parlons beaucoup de séparation à l’adolescence.
Mais se séparer suppose qu’il existe quelque part où aller.
Quitter les parents n’a de sens que si le sujet peut investir un ailleurs : une relation, un métier, une ville, un groupe, une pensée, un désir qui lui appartient davantage.
Lorsque cet ailleurs n’existe pas encore, la séparation devient beaucoup plus difficile.
Le jeune peut rester psychiquement collé au monde familial tout en passant son temps à le combattre. Il peut provoquer précisément ceux dont il ne parvient pas à se détacher.
La violence de certaines oppositions adolescentes ne témoigne pas toujours d’une séparation réussie. Elle révèle parfois au contraire combien le sujet demeure dépendant de l’objet qu’il attaque.
C’est pourquoi l’enjeu thérapeutique ne consiste pas simplement à favoriser la rupture avec les parents.
Il s’agit d’aider le jeune à construire un espace psychique dans lequel quelque chose puisse devenir véritablement sien.
X. « Leurs enfants après eux »
Le titre choisi par Nicolas Mathieu dit déjà une part essentielle de ce qui traverse son œuvre.
Les enfants viennent après eux.
Après les parents, bien sûr, mais également après leurs attentes, leurs défaites, leurs rêves, leurs humiliations, leurs espoirs de promotion sociale et leurs renoncements.
Ils arrivent dans un monde qui les précède et dans lequel une place a déjà commencé à se dessiner pour eux.
L’adolescence pourrait alors être comprise comme le moment où le sujet découvre cette place et commence à la contester.
Il comprend qu’il est l’enfant de quelqu’un, qu’il appartient à une histoire et qu’il hérite d’une position dans le monde. Mais il commence simultanément à vouloir quelque chose qui ne soit pas entièrement déterminé par cet héritage.
C’est dans cet écart que surgit le désir adolescent.
Ce désir peut être excessif, maladroit, amoureux, sexuel, violent ou grandiose. Il contient pourtant une fonction essentielle : il tente d’ouvrir une brèche dans ce qui semblait déjà écrit.
À travers ses adolescents, Nicolas Mathieu nous rappelle donc quelque chose de très important pour la clinique : grandir ne consiste pas seulement à quitter l’enfance. Il faut encore parvenir à ne pas devenir uniquement l’enfant que les autres avaient imaginé.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que l’adolescent vient éprouver contre le monde adulte : la possibilité qu’une histoire qui a commencé avant lui ne décide pas entièrement de celle qu’il va