07/09/2026
Le grand écrivain, psychiatre et psychothérapeute Irvin D. Yalom (né en 1932) livre ici une lettre ouverte à un jeune thérapeute débutant, portée par le désir de transmettre.
« Cher confrÚre, cher ami,
Vous qui commencez votre carriĂšre, jâai envie de transmettre ce que jâai appris. Le temps passe, le temps presse. Je ne saurais que trop vous recommander de croĂźtre selon votre loi, gravement, sereinement, sans attendre du dehors des rĂ©ponses que seul votre sentiment le plus intime, Ă lâheure la plus silencieuse, saura peut-ĂȘtre vous donner.
Dâabord, essayez de vous dĂ©tacher de lâobsession du diagnostic et de la prescription mĂ©dicamenteuse qui aujourdâhui pervertissent la profession. Les molĂ©cules pharmaceutiques nâoffriront jamais de rĂ©ponses adĂ©quates aux questionnements mĂ©taphysiques et existentiels qui agitent et font souffrir ceux qui viennent nous voir.
Ces questionnements profonds ne peuvent pas ĂȘtre pris en compte dans la grille plate proposĂ©e par les manuels psychiatriques officiels, qui ressemblent Ă un menu de restaurant chinois. Notre travail repose sur un processus progressif de dĂ©voilement du patient Ă nous-mĂȘmes, mais aussi et surtout Ă lui-mĂȘme.
Ătablir un diagnostic rĂ©trĂ©cit notre perspective et notre vision des ĂȘtres. En standardisant notre approche, nous mettons en pĂ©ril lâaspect humain, spontanĂ©, crĂ©atif et incertain de lâaventure thĂ©rapeutique. Nâoubliez jamais que le secret de la rĂ©ussite repose moins sur la rĂ©solution de lâĂ©nigme dâune vie que sur la relation nouĂ©e avec celui qui nous fait face. Câest elle qui soigne.
Dans le courant auquel jâappartiens, celui dit des « nĂ©ofreudiens », nous ne contestons pas lâexistence des pulsions internes mises Ă jour par Freud, mais nous sommes convaincus que notre environnement et les liens que nous nouons nous façonnent. Dans le rapport qui sâĂ©tablit entre vous et le patient, tout va surgir : les difficultĂ©s, les angoisses, les inhibitions qui lâaccablent, mais aussi les trĂ©sors, les ressources quâil peine Ă mobiliser.
Nâaccordez pas une importance dĂ©mesurĂ©e au passĂ© du patient : « lâici et maintenant » compte tout autant. De toute façon, il rejouera toujours, dans la relation, ce qui lâa marquĂ©. Tout sây (re)joue : les crises du prĂ©sent, les traumatismes soigneusement enfouisâŠ
Ne perdez jamais de vue vos objectifs : la disparition des symptĂŽmes, lâattĂ©nuation des souffrances du patient, dâune part, et, dâautre part, lâĂ©panouissement, le dĂ©veloppement personnel, le changement fondamental de son caractĂšre, de son point de vue sur lui-mĂȘme et sur son environnement.
Pour y parvenir, veillez au respect du cadre de la séance, des rÚgles que vous établissez avec lui, mais ne vous crispez pas sur la théorie. Dites non au « protocole » ! Coulez-vous dans la singularité de la vie : à chaque patient sa thérapie.
Contrairement Ă tout ce qui a pu ĂȘtre Ă©crit sur la nĂ©cessitĂ© de ne rien rĂ©vĂ©ler de notre intimitĂ©, jâai pu vĂ©rifier que rĂ©pondre Ă certaines questions personnelles permettait parfois de faire considĂ©rablement avancer le travail. Ne vous refusez rien, mais respectez bien sĂ»r lâĂ©thique de notre profession.
Observez. Observez les comportements Ă lâarrivĂ©e dans le cabinet, les commentaires face Ă la dĂ©coration, Ă vous-mĂȘme, Ă votre tenue, le paiement des honoraires.
RĂ©agissez. Utilisez vos sentiments personnels face Ă ses dĂ©clarations, Ă ses actions, pour lui faire part, avec tact, des implications de ses remarques et de ses actes. LâidĂ©e est de lui renvoyer une image de lui-mĂȘme autre que celle quâil a (ou non) en tĂȘte, de lui faire traverser dĂ©licatement le miroir contre lequel il se cogne souvent, depuis trop longtemps.
Ăcoutez les rĂȘves, explorez-les, mettez-les Ă lâĂ©preuve : câest un outil inestimable dâexploration, le plus riche, le plus rĂ©vĂ©lateur de la crĂ©ativitĂ© et de lâinventivitĂ© des ĂȘtres.
Ponctuez la fin de la sĂ©ance : terminez par une question sur ce qui sâest passĂ© pendant ce moment et sur ce qui a Ă©tĂ© Ă©prouvĂ©.
Ne vous épuisez pas. Retournez réguliÚrement en thérapie ou en analyse pour vous ressourcer.
Nâoubliez pas non plus de vous nourrir : peinture, sculpture, musique, philosophie, poĂ©sie⊠Tous les moyens sont bons, surtout ceux-lĂ , pour Ă©largir vos connaissances, sonder plus avant les profondeurs et les capacitĂ©s infinies de la psychĂ© humaine et vous panser.
Car nous sommes les dépositaires de secrets. Et parfois, les secrets font mal.
Bien à vous. »