20/05/2026
Le monde ne relève pas simplement d’une déviance ; il traverse surtout une perte de repères. Cette perte touche à la fois les individus, les familles et les structures collectives qui devraient normalement offrir un cadre, une continuité et une sécurité. Dans la construction psychique, la fonction du père — entendue ici non seulement au sens familial, mais aussi symbolique — représente ce qui pose des limites, garantit un cadre et permet à l’enfant de se sentir contenu. Ce cadre est essentiel, car il aide l’enfant à mettre son monde intérieur en mouvement dans la matière du réel, à transformer ses ressentis, ses pensées et ses élans en une inscription concrète dans la vie.
Mais cette capacité à se construire dépend aussi de l’environnement dans lequel l’enfant et ses parents évoluent. La société, ainsi que les grandes structures étatiques et institutionnelles — comme la banque, la mairie, l’école, les impôts, l’hôpital, la justice ou encore l’armée — jouent elles aussi un rôle de cadre symbolique et concret. Lorsqu’elles peuvent cohabiter avec cohérence, lisibilité et justice, elles offrent aux individus un espace dans lequel se déposer, se sentir reconnus et vivre avec un minimum de sécurité intérieure et extérieure.
En revanche, lorsque les parents eux-mêmes se heurtent à des institutions instables, incohérentes, violentes, inaccessibles ou injustes, ils peinent à trouver un appui. S’ils ne peuvent pas se déposer dans une structure soutenante, fiable et contenante, alors leur insécurité traverse inévitablement le lien avec l’enfant. Celui-ci grandit alors dans une forme d’insécurité permanente, parfois diffuse mais profonde, qui entrave sa capacité à se projeter dans l’avenir, à faire confiance au monde et à croire en la possibilité d’y trouver une place.
Dans cette perspective, la thérapie peut avoir une fonction réparatrice essentielle. Elle ne gomme pas la réalité du monde, ni les défaillances sociales ou institutionnelles, mais elle permet d’aller à la rencontre de nos insécurités, de nos manques, de nos blessures et de nos points de rupture. Elle offre un espace où ce qui n’a pas pu être contenu, nommé ou compris peut progressivement trouver du sens. Par ce travail, il devient possible de retrouver une liberté intérieure, non pas une liberté abstraite ou idéalisée, mais une liberté vivante : celle d’entreprendre sa vie.
Et j’insiste sur ce mot : entreprendre. Il ne s’agit plus seulement de subir, ni simplement de “faire avec”, mais de devenir sujet de son existence, malgré les failles du monde, malgré les incohérences du collectif, et sans nier la réalité parfois dure de ce qui nous entoure. Car le réel ne se justifie pas toujours, il ne répond pas nécessairement à une logique juste ou rassurante. Pourtant, même dans cette complexité, il reste possible de chercher des appuis, de reconstruire du sens, et de créer les conditions d’une vie plus consciente, plus libre et plus incarnée.